Rencontre avec Serge Bromberg

Comment a débuté l’aventure Lobster Films ?

La société a été créée en 1985 et c’est en 1989 qu’on nous demande de restaurer le son du Crime de monsieur lange. Nous avons fait notre première restauration complète avec L’Atalante, que l’on refera plusieurs fois après, et ensuite celle des Enfants du paradis. Donc commencer par un Renoir, un Vigo et un Carné, c’est une sorte de bon démarrage. Mais depuis nous ne faisons plus tellement de restauration image. Nous le faisons pour nos films. Pour nos films muets, pas possibles, de 3h avec orchestre symphonique… Ça c’est la dinguerie Lobster ! Mais nous ne proposons pas fondamentalement le travail de la restauration image que proposent les autres grands laboratoires. Mais la restauration du son, oui.

 

De quelle façon est donc arrivé L.E. Diapason ?

Lobster a continué de restaurer le son pour le cinéma et à se développer là-dedans pendant les années 1990. En 2002, Eclair était déficient sur la restauration sonore et ils nous ont demandé si l’on pouvait s’associer. Nous avons donc développé chez Eclair ce département de Lobster intitulé L.E. Diapason. Et c’est comme cela que Diapason a restauré depuis quinze ans les plus grands films du cinéma français, dans des installations entièrement dédiées au son. C’était très important pour nous que Diapason soit un département uniquement dédié au son.

 

Quand avez-vous décidé de regrouper Lobster et L.E. Diapason dans ce nouvel endroit ?

Lorsqu’Eclair a fait faillite en juin 2015, c’est Ymagis qui a repris l’activité des laboratoires. La première décision qui a été prise fut celle de déménager du site d’Epinay qui était dédié au tirage de milliers de copies. Après le départ d’Ymagis/Eclair en mars 2016, nous étions la dernière lumière allumée au milieu de tous les bâtiments abandonnés. Il nous a paru évident que nous devions partir très vite avant que les pelleteuses n’arrivent. C’est ce qui a bousculé notre calendrier. Lobster était à 300 mètres d’ici. C’était trois petites boutiques, côte à côte, dans lesquelles nous étions tous les uns sur les autres, car nous n’avions pas déménagé depuis 29 ans. L’arrivée de Diapason nous obligeait à trouver un espace idéal et de faire de ce retour forcé une opportunité.

 

Cela veut dire que Lobster est maintenant ce lieu idéal dont vous rêviez ?

La réalité c’est que Lobster était déjà un lieu comme ça, un lieu de partage, un lieu de vie. Je ne vois pas Lobster comme une entreprise à proprement parlé, mais plutôt comme une société. Une société où les gens travaillent ensemble, se complètent et font des projets ensemble, qu’il s’agisse d’employés, de clients, de fournisseurs… L’important c’est que ce soit un lieu où les choses arrivent. C’est un outil qui permet de faire – à peu près – tout ce dont on a envie. On pourrait faire de l’image de synthèse, comme les logiciels le permettent. Ce n’est pas notre spécialité, mais on pourrait l’imaginer. Le cinéma n’est qu’un prétexte à réunir les hommes : des auteurs qui veulent parler à leurs spectateurs, des spectateurs qui veulent voir d’autres choses et passer une bonne soirée, échanger autour d’idées, de contenus, de thèmes. Partager une émotion, rire ensemble dans une salle de cinéma. Le cinéma reste un support de rencontre, de dialogue et d’échange.

 

Le patrimoine est souvent l’occasion de collaborer et d’échanger sur un même projet.

Oui, par exemple, nous avons fait un film incroyable l’an dernier dans le cadre d’un coffret sur le cinéma Yiddish. On a restauré un documentaire d’Aleksander Ford tourné en 1936, sur un sanatorium qui recueillait les enfants Juifs déshérités. Évidemment, l’endroit a été entièrement rasé pendant la guerre et tous les enfants et le personnel ont fini à Treblinka. Mais en cherchant, on a retrouvé un fragment du film au Musée d’art moderne, un autre à la Cinémathèque de Varsovie et un gros fragment à Berlin. Et avec ces trois fragments, on pouvait reconstruire le film. On l’a fait, avec l’aide de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, mais en gros ce sont les Français, les Américains, les Polonais et les Allemands qui se sont réunis pour restaurer un film sur un monde Yiddish qui n’existe plus aujourd’hui. Je trouve formidable que la restauration de film de patrimoine nous donne cette possibilité de voyager dans le temps et, si on ne peut pas parler de réparer l’irréparable, en tout cas d’affirmer haut et fort des valeurs de partage et d’entraide. Ensemble on est plus fort. Tout seul, je suis incapable de restaurer le film. Lobster c’est aussi une collection de 120 000 ou 130 000 bobines de films anciens et lorsqu’on me demande si j’ai une bobine, je la prête sans problème.

 

De quelle manière la révolution numérique a changé la manière de découvrir le patrimoine ?

Quand j’ai créé Lobster il y a plus de trente ans maintenant, ce qui ne me rajeunit pas, l’image était moche, mais elle était rare. Aujourd’hui, avec la technologie et la multiplication des réseaux, il y a des millions de manières de partager des films. La qualité est bien meilleure en apparence. C’est paradoxal en fait, car ce n’est pas forcément le cas. On a plus de réseaux, mais est-ce que l’on voit plus de films de cinéma pour autant ? Je ne suis pas certain. En vérité, je pense que l’on regarde moins de films qu’on en regardait avant. Pour la qualité, avec la technologie numérique on a pu, en effet, enlever les petits points. Avec la tablette ou le smartphone, on a pu enlever la dimension gênante du mec qui tousse à côté dans la salle de cinéma, puis  on a réduit l’image jusqu’à ce qu’on ne voit plus que des petits carrés, et à la fin on est chez soi et on s’emmerde ! Pour ma part, ce qui fait la salle de cinéma ce n’est pas le film, mais le besoin qu’on les gens de se retrouver. Qu’est-ce qui fait qu’on n’est pas tous chez nous à manger des surgelés et qu’on préfère aller manger au restaurant ? Chez Lobster, on plonge dans cet univers incroyable qu’est celui du film ancien et on essaie de l’accommoder ensuite à toutes les sauces, un petit peu comme des chefs cuisiniers, pour que les gens qui ne regardent que leur smartphone puissent quand même voir ces films sur leur smartphone, mais qu’a priori, ils puissent les voir en salles.

 

Il y a une éducation à faire aujourd’hui auprès des spectateurs, notamment des plus jeunes ?

Moi j’ai un crédo : « Restaurer les films c’est bien, mais l’important c’est de restaurer les spectateurs ». Donc l’idée c’est de faire venir des spectateurs jeunes à découvrir les merveilles du patrimoine. Il y a quinze ans, j’avais l’émission Cellulo qui passait des dessins animés et bien plus tard à Annecy, il y a le réalisateur Pierre Coffin de Moi, moche et méchant et des Minions qui me dit : « quand j’étais gamin je voyais tes émissions et ça m’a donné une envie furieuse de faire de l’animation. » Quelque part, on est tous dans des chaînes de transmission. L’idée même de faire des festivals, quand Thierry Frémaux fait Lumière, je trouve formidable que plein de gens viennent. Les 4 000 personnes dans la Halle Tony Garnier, c’est complètement dingue ! Le cinéma de patrimoine est un territoire à conquérir. On est dans des espaces totalement vierges pour l’essentiel de la population.

 

Le cinéma de patrimoine n’existe-t-il plus qu’à travers des événements ?

Mon film sur L’Enfer d’Henri Georges Clouzot est repassé sur Arte, parce qu’il y avait une exposition à la Cinémathèque française et qu’il y a eu le cycle Clouzot à Lumière et qu’il a été distribué en salles par Les Acacias. On a un coffret Clouzot avant Clouzot, sur ses débuts, que l’on n’aurait jamais sorti s’il n’y avait pas eu tout cet ensemble de manifestations. C’est fantastique, même si souvent les résultats sont inégaux. Chez Lobster, l’idée est de remettre les films en disponibilité et le patrimoine est pris en compte par des festivals. Il y a La Rochelle, Cannes Classics, Lumière, évidemment Bologne… L’événementialisation c’est le côté marketing du patrimoine. Vous avez le CNC qui aide à la restauration des films. L’une des contreparties qui me semble parfaitement logique c’est qu’ils soient rendus accessibles. Aujourd’hui, le DVD fait partie de cette accessibilité.

 

Pourtant, le support physique est voué à disparaître.

Oui, demain il y a gros à parier que les DVD et Blu-Ray ne seront plus là et que les films seront dématérialisés. Certains avancent que le cinéma ne se regarde qu’en 35mm. Il y a trente ans on n’avait pas le choix. Aujourd’hui on peut encore voir du 35mm et le numérique ce n’est pas pareil, bien sûr. Mais je ne suis pas certain qu’on ait fait Rio Bravo ou La Chevauchée fantastique (Stagecoach) pour n’être vus qu’en 35mm. Je pense que Hawks et Ford les ont fait pour les montrer sur des écrans de bonne qualité et que les gens les voient. Personnellement, quand je vois le baiser entre Ingrid Bergman et Cary Grant dans Les Enchaînés (Notorious), ça me fait la même chose que je le regarde en 35mm ou en numérique.

Quels sont les prochains projets de Lobster ?

On a cinquante millions de projets, on vient de découvrir deux nouveaux films de Méliès inconnus que l’on restaure. L’un de nos gros projets, c’est la résurrection d’un film légendaire : Le Roi du cirque, le dernier de Max Linder. On est aussi sur six long-métrages muets de Duvivier. On a un projet un peu fou autour de Mephisto et qui est virtuellement le premier film avec Jean Gabin en 1930. C’est le tout début du sonore et le film est en fait quatre épisodes de 40 minutes. Derrière on a une version muette du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand et elle est époustouflante. En production, nous allons sortir un documentaire réalisé avec Eric Lange sur Chaplin. Sauf que là on parle de Sydney Chaplin, son frère qui a eu une vie incroyable et qui a quand même été acteur dans The Better ’Ole, le premier film sonore américain. C’est bientôt Noël, donc on va sortir un coffret 4 DVD autour du cinéma expérimental, un coffret autour du Roi des rois et puis on lance une nouvelle collection sur une série de films plutôt rarissimes dont le premier sera Déluge de Felix E. Feist.

 

Vous aviez édité la version de 1917 du J’accuse d’Abel Gance en vidéo. Vous avez collaboré au coffret J’accuse d’Abel Gance édité par Gaumont ?

Dans les Blu-rays, il y en a deux qui viennent de chez nous. Nous avons restauré le son de la version sonore. L’image fut restaurée grâce à nos deux copies 35mm. On a reçu les coffrets ce matin, je n’ai jamais vu un truc pareil. C’est formidable. À l’évidence, quand Jérôme Soulet chez Gaumont se lance là-dedans, c’est comme nous : c’est de la folie, c’est de la beauté. C’est inutile et donc, c’est indispensable. Il y a une fierté absolument incroyable de participer à ce genre d’aventure. On en parlait déjà en 2012. On a décidé qu’on sortirait le J’accuse muet d’abord pour le grand événement en concert, qu’ensuite il sortirait la version sonore de J’accuse qu’il a faite, puis qu’on ferait ensemble un coffret magnifique. Jérôme Soulet m’a fait parvenir des exemplaires du coffret avec une carte sur laquelle était marqué : « Avec toute mon amitié et le respect de la parole donnée ». C’était il y a six ans, mais c’est comme si c’était hier.

 

Propos recueillis par Alexis Hyaumet et Marc Moquin