Édito n°4 – ÉTÉ 2019

Sanctuaires

En 1923, le producteur de la Universal Carl Laemmle, fait construire pour sa superproduction Notre-Dame de Paris avec Lon Chaney, un décor de dix hectares comprenant la cathédrale et la Cour des Miracles. Un bijou éphémère mélangeant taille réelle et trucage optique avec maquette, qui avait nécessité six mois de construction. Il finit par brûler en 1967. Plus tôt, en 1947, l’un des dirigeants d’Universal fit détruire l’essentiel des négatifs et copies de ses films muets, les jugeant désormais sans intérêt commercial. Il n’a subsisté alors qu’une copie 16 mm du film de 1923, endommagée, incomplète, mais depuis restaurée et conservée.

En 1969, en France, sont fondées les Archives françaises du film. Un moment crucial de toute la mémoire du monde cinéphile. Lors de l’inauguration des bâtiments de Bois d’Arcy, une ancienne forteresse du XIXème déléguée à la protection des environs de Paris et reconfigurée en entrepôt de stockage, André Holleaux, directeur du CNC, rappelle que «le Service des archives du film est ouvert à tous les films, quels qu’ils soient, car nous n’avons pas l’intention de porter un jugement de valeur sur les films susceptibles d’être déposés. Nous considérons que tous les films, longs ou courts métrages, quels que soient leur nature, leur sujet, leur format, doivent être conservés, car nous ne savons pas aujourd’hui, en 1968, ce qui intéressera demain les générations futures. Il peut se faire que les documents filmés qui nous paraissent présentement ordinaires et sans intérêt acquièrent demain une valeur historique, artistique ou documentaire considérable.» Rappel utile que le patrimoine, malgré son évidence ou la lassitude qu’il inspire à certains, n’est jamais une cause acquise, que ce soit à court ou long terme. Toute création est fragile, même une cathédrale à l’épreuve des siècles, même la superproduction d’une major américaine. Conserver, restaurer, et surtout regarder. Et parfois réapprendre à regarder, ce que nous-même tâchons de faire depuis désormais un an. Grâce à vous, nous aussi, du haut de notre fébrile indépendance, avons maintenant notre petit patrimoine

Photogrammes issus du Qasimodo de William Dieterle, adaptation de 1939 par la RKO. © RKO-Lobster Films


Édito du précédent numéro :

N°3 – PRINTEMPS 2018