Cannibalisme et gâteaux dans Black Journal (1977) de Mauro Bolognini

Qui se souvient de Mauro Bolognini ? Parmi les grands cinéastes italiens, le public citera Federico Fellini, Sergio Leone, Pier Paolo Pasolini, Bernardo Bertolucci, Ettore Scola, Roberto Rossellini, … Même les plus cinéphiles semblent avoir oublié le cinéaste de La Dame aux Camélias, avec Isabelle Huppert. Une rétrospective, qui se donne actuellement à la Cinémathèque française, vient à point nommer pour remettre à l’honneur ce grand cinéaste italien. Parmi ses films, on trouve Black Journal, œuvre monstre, enfin présentée dans une superbe version intégrale restaurée – 20 minutes supplémentaires ! –, mélange improbable de drame criminel, historique, film d’horreur, réflexion sur l’identité sexuelle, la maternité.

Bolognini s’est souvent fait critique de la société italienne. Qu’on se souvienne de Le Bel Antonio (1960), dans lequel le sex-symbol et séducteur phare des années 50 et 60 Marcello Mastroianni jouait le rôle d’un impuissant. Le film, coscénarisé par Pasolini, attaquait la misogynie, le machisme des italiens, l’église, les bourgeois. Tout à la fois drôle et pathétique, Le Bel Antonio fut une arme de destruction massive. Réalisé en 1977, Black Journal (titre international de Gran Bollito : La Grande Bouillie, tout un programme) débute par un carton. Bolognini prévient : « Cette histoire a été librement adaptée d’évènements qui se sont réellement produits en Amérique, en Egypte et en Italie. Ceci est une adaptation pour laquelle il n’y a aucune explication du type psychanalytique ou sociale. C’est le mystère de la folie collective. C’est, dit-on, la fable de l’humanité, qui se réalise dans l’histoire, par des massacres monstrueux et rapidement oubliés. Toute ressemblance avec des personnes ayant vécu, ou encore vivantes serait absolument fortuite ».

Lea, portrait of a serial killeuse

Black Journal s’inspire en réalité de l’histoire de Leonarda Cianciulli tueuse en série et cannibale, qui transformait ses victimes en savon et gâteaux. La saponificatrice de Correggio, comme on l’appelait, sévit en 1939 et 1940. C’est à l’immense Shelley Winters que revient l’honneur terrifiant de l’incarner, sous le nom de Lea. L’actrice est une habituée des films inquiétants, comme dans La Nuit du Chasseur (1955) de Laughton, mais aussi rôles violents, Bloody Mama (1970) de Corman ou troublants, Le Locataire (1976) de Polanski. Avec Lea, Winters trouve son rôle le plus déglingué. Son personnage ne recule devant aucune atrocité : elle décapite (souvent hors champ) ses victimes (toutes des femmes), les découpe en morceaux, les fait bouillir. On se souviendra longtemps des plans de marmite, sur lesquels Bolognini insiste avec ironie et une pointe de sadisme. Lea verse de la soude caustique pour faire fondre les graisses, ratiboise deux pieds d’une table pour que le sang s’écoule facilement, naturellement, que les têtes tombent dans une bassine. Elle entretient un rapport malsain, quasi incestueux, avec son fils Michele (Antonio Marsina), lui interdit d’aimer Sandra (sublime et regrettée Laura Antonelli). La description qu’elle fait par le menu détail de ses forfaits à Maria (Rita Tushingham), glace les sangs. Elle ajoute : « Quel genre de femmes étaient-elles ? Elles ne pouvaient même pas enfanter. Avaient-elles droit de vivre ? » La folie semble contaminer le métrage. Le cinéaste ne recule devant aucune image ou idée pour mettre à mal le spectateur devant un film est profondément dérangeant.

black journal 3

Réflexion sur l’identité sexuelle

Black Journal se joue des conventions. Les grands rôles féminins sont interprétés par des hommes. Si Bolognini reprend dans son film une tradition héritée du théâtre antique, voir dans ce film de 1977 Max Von Sydow, Alberto Lionnello, Renatto Pozzeto incarner des femmes a tout de même de quoi surprendre. À noter que les mêmes acteurs jouent aussi des rôles masculins (le commissaire de police pour Von Sydow). Le film devient ainsi une réflexion sur l’identité sexuelle et le genre. D’autant qu’au bout de quelques minutes, le spectateur ne voit plus guère que les personnages. On suit alors tout autant effrayé qu’amusé, les pérégrinations d’une femme mentalement dérangée, à l’image de l’Italie que filme Bolognini. Black Journal est une farce corrosive, une charge décapante sur l’Italie fasciste et ses fantômes. La mort, la pourriture suinte de partout. La photographie d’Armando Nannuzzi (déjà chef opérateur sur Le Bel Antonio) est délavée. Quand Shelley Winters décroche du mur ses instruments de mort (haches, scie, …), puis poursuit Laura Antonelli dans une grande scène de terreur, c’est un giallo, dont les couleurs auraient été effacées, qui se dévoile à nos yeux.

Décidemment, le cinéma européen des années 70 ne craignait rien (qu’on se souvienne du Trio Infernal, réalisé en 1974 par Francis Girod, pour ne citer qu’un exemple). Constamment malpoli, ne caressant jamais le spectateur dans le sens du poil, délivrant des messages subversifs (la police fera bien pire, prévient Lea), malsains, tout en étant rigolard, Black Journal se révèle en sommet de son auteur.


black journal affiche

Camélia Films
Cinéma
6 novembre 2019

Rimini éditions
DVD & Blu-ray
19 novembre 2019

Black Journal (Gran Bollito)
Un film de Mauro Bolognini
Avec Shelley Winters, Max von Sydow, Mario Scaccia
1977 – Italie

En supplément du blu-ray édité par Rimini, on trouve un documentaire de 28 minutes, Biscuits et Savons : Daniele Nannuzzi, opérateur et fils du chef opérateur Armando Nannuzzi, raconte ses souvenirs. On apprend que Mauro Bolognini tournait à deux caméras : l’une pour filmer la scène en plan général, l’autre pour pouvoir zoomer sur des détails. Il parle de son père et livre ses anecdotes du tournage de Black Journal, assez amusantes et enrichissantes. Daniele Nannuzzi révèle que Lea devait également être interprétée par un homme, le comédien Zero Mostel (vu en 1968 dans Les Producteurs de Mel Brooks), mort durant la préparation du film. On découvre aussi dans le documentaire un extrait d’interview de la vraie Leonarda Cianciulli. Le second supplément est un entretien avec René Marx, Rédacteur en chef adjoint de L’Avant Scène Cinéma, revenant sur Bolognini, Black Journal, et Shelley Winters.

À noter également, en complément de la rétrospective à la Cinémathèque française (31 octobre – 25 novembre 2019), un coffret DVD édité par Carlotta Films contenant Les Garcons (1959), Bubu de Montparnasse (1971), Liberté, mon amour ! (1975) et Vertiges (1975), à paraître le 6 novembre.

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