Hal Hartley et sa Long Island Trilogy, pilier oublié du cinéma indépendant américain

À découvrir en salles, la rétrospective Hal Hartley permet de ressusciter (provisoirement ?) un cinéaste aujourd’hui un peu oublié, qui a pourtant contribué aux belles heures du cinéma indépendant américain des années 90. Concentrée sur ses trois premiers films, The Unbelievable Truth (1989), Trust Me (1991) et Simple Men (1992), constituant The Long Island Trilogy.

Si Hal Hartley est progressivement tombé dans l’oubli, cela ne s’explique pas en revoyant ses films, qui sont restés tout aussi frais et loufoques qu’au premier jour, contenant en eux plus d’idées que l’essentiel des films actuels de Sundance. Dans les années 1990, Hal Hartley représentait avec Steven Soderbergh, Quentin Tarantino, David Fincher et d’autres la nouvelle vague du cinéma américain indépendant. Par son style cinématographique, il figure le chaînon manquant entre Jim Jarmusch et Wes Anderson ou Noah Baumbach. Du côté européen, on peut citer le Godard des années 60 et le Blier des années 70-80, pour l’aspect décalé et anti-naturaliste des fictions.  Résolument indépendant, rock n’roll, son univers ne s’est pas épanoui en y faisant entrer de grandes stars, contrairement à Jarmusch ou Wes Anderson, ce qui explique en partie le désamour dont il a souffert. Car, en dépit des difficultés, Hal Hartley a depuis le début des années 1990 réalisé douze films. Étrangement, seulement une poignée nous est parvenue en France. En plus de la Long Island Trilogy, on peut compter Amateur (tourné en 1994 avec Isabelle Huppert, qui a de la reconnaissance et une bonne mémoire), Henry Fool, qui a fait partie de la Sélection Officielle en compétition du Festival de Cannes 1998 et, si l’on veut, The Girl from Monday, sorti en France en 2013, uniquement en DVD par les éditions Lettmotif, huit ans après les États-Unis. Hal Hartley a beau avoir atteint son pic de renommée en 1998 avec Henry Fool, lauréat du Prix du Scénario à Cannes, aucun de ses films postérieurs n’a été distribué en salle en France.

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Adrienne Shelly et Robert John Burke dans The Unbelievable Truth

Indépendance et liberté

En quoi se caractérise le style Hartley ? Des choix de mise en scène assez forts, des dialogues décalés, des situations à la limite du surréalisme. Pour la mise en scène, il n’est pas rare de voir Hal Hartley, surtout dans Trust Me, construire ses séquences sur un plan fixe où tel personnage est mis en avant, alors qu’une partie de l’action se passe dans le fond du cadre, là où il n’y a pas de mise au point de l’image. Comme Jarmusch ou Kaurismaki, Hal Hartley fait partie des formalistes minimalistes : il sait tirer de ses moyens réduits un style dépouillé tout en obtenant un maximum d’effets. Il lui suffit de montrer un garagiste qui sort sa guitare électrique et accomplit un solo dans Simple Men pour faire comprendre que ce personnage a d’autres aspirations et aurait préféré faire autre chose qu’avoir les mains dans le cambouis. Le côté branché, rock indé, du cinéma d’Hal Hartley est indéniable et fait partie de ses effets de signature, la musique de Simple Men étant composée par le groupe culte Yo La Tengo. Le style de Hal Hartley est volontairement taillé à la serpe, chaque plan étant marqué par une nécessité intérieure, échappant aux codes du réalisme. Parfois, les personnages disparaissent du plan, agrippés hors-champ par d’autres, comme dans des bandes dessinées. Hartley remplit un décor qu’on imagine très bien vide au départ, une ville morte, en se fichant des présupposés naturalistes. L’important réside dans les personnages et les idées qu’il a décidé de nous montrer, non pas dans un réel surplombant qui dicterait ses lois.

Dans cette The Long Island Trilogy, chaque acteur principal (Adrienne Shelly, Robert Burke, Martin Donovan) apparaît alternativement dans deux films sur trois, contribuant à l’effet de cohésion et de symétrie du triptyque. Cependant, contrairement à Jarmusch chez qui les acteurs sont souvent muets, les personnages de Hal Hartley parlent beaucoup, mais par répliques brèves et souvent signifiantes. Les échanges de répliques sont souvent décalés comme si les personnages évoluaient dans des dimensions parallèles, étanches les unes aux autres. Le plus bel exemple se trouve dans Trust Me où Maria, l’adolescente rebelle, interprétée par Adrienne Shelly, rencontre sur un banc une femme qui a perdu un enfant. Leur dialogue, magnifique, est fait de deux monologues qui ne se répondent pas.  Hartley n’hésite pas à exprimer à travers ses personnages et leurs répliques sa défiance envers l’État, ses craintes concernant la couche d’ozone ou sa haine de la télévision, « opium du peuple ». À cet égard, c’est un cinéma assez militant sur les questions de gauchisme,  harcèlement sexuel, d’écologie ou d’avortement, et toujours d’actualité.

Originalité, marginalité et humour

Mais, là où Hartley touche au superbe, c’est dans l’invention de situations incongrues, déclenchant la plus vive hilarité : un mécano qui a commis un crime dont personne ne se souvient (The Unbelievable Truth), un mari à retrouver parmi une foule d’employés fumant la pipe et portant une valise (Trust me), une bonne sœur qui se détend en fumant une cigarette (Simple Men). Dans Trust me, le père de Matthew, l’électronicien rebelle, est ainsi un maniaque de la propreté et force son fils à tout nettoyer, se révulsant à la moindre trace de saleté ou de tabac. Toujours dans Trust me, Matthew ne cesse de se promener une grenade à la main, concentrant dans cet objet symbolique un potentiel de révolte et de colère dont on se demande exactement quand il va exploser. Les personnages ne cessent de tomber, de s’écrouler sur place, semblant appliquer la maxime du titre du premier film de Jacques Audiard, Regarde les hommes tomber : Maria gifle son père, il s’écroule mort ; son petit ami Anthony s’étale par terre en apprenant qu’il va être père, ainsi de suite. Simple Men, pourtant sélectionné à Cannes en son temps, est peut-être légèrement décevant, hormis ses vingt premières minutes et sa toute fin, très belle. On y trouve néanmoins l’incroyable séquence où les acteurs se livrent à une chorégraphie hilarante sur Kool Thing de Sonic Youth, s’inspirant assez directement de la séquence du madison dans Bande à part de Jean-Luc Godard.

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Martin Donovan dans Trust Me

L’œuvre de Hartley se révèle également émouvante, grâce aux solitudes qu’il met en scène, ne cessant de se croiser. Dans The Unbelievable Truth, Audry (Adrienne Shelly) tombe amoureuse d’un mécano qui sort de prison pour meurtre de sa petite amie et ne pense guère plus à l’amour. Trust Me montre deux marginalités parallèles et rebelles, celles d’une adolescente enceinte qui craint de devoir avorter et d’un réparateur de télévisions en guerre contre sa hiérarchie et le mensonge. Ils vont finir par se comprendre mais il sera peut-être déjà trop tard. Enfin, dans Simple Men, deux frères sont entraînés dans une quête du père, jusqu’à ce que celui qui y croyait le plus délègue son désir à l’autre. Tout chez Hal Hartley finit par reposer sur la question de la confiance et de la foi en l’être humain, exposée dans Trust Me : Maria, de dos, n’hésite pas à tomber du haut d’un espace surélevé, en espérant que Matthew va la rattraper.  Mais la réciproque est-elle vraie? Jusqu’où peut-on faire confiance aux autres?

Les acteurs de Hartley, Robert Burke et Martin Donovan, sont devenus des seconds rôles estimés du cinéma américain, tandis que la merveilleuse Adrienne Shelly, réalisatrice de trois films (dont Waitress en 2007), a été assassinée en 2006, alors âgée de quarante ans, par un voisin incommodée par ses travaux. Elina Lowensohn, actrice dans quatre longs-métrages de Hartley et deux courts, s’est métamorphosée vingt ans plus tard en muse de Bertrand Mandico.  Quant à Hal Hartley lui-même, bien qu’il ait participé aux trois saisons de la série Red Oaks, cela fait maintenant cinq ans qu’il n’a plus tourné de film. On espère très vite retrouver son univers joyeusement lucide et fantaisiste à travers les films qui ne sont pas encore sortis en France, et, qui sait peut-être une nouvelle œuvre. En attendant, il faut, sans plus tarder, revoir ces perles d’une insolente liberté et d’une acuité politique toujours vivace, sans lesquelles le cinéma indépendant américain ne serait pas exactement ce qu’il est.


hartley afficheCamelia Films
Cinéma
25 septembre 2019

The Unbelievable Truth (L’incroyable vérité)
Avec Adrienne Shelly, Gary Sauer, Robert John Burke

Trust Me (Trust)
Avec Adrienne Shelly, Martin Donovan, Meritt Nelson
États-Unis – 1991

Simple Men
Avec Robert John Burke, Bill Sage, Elina Löwensohn
États-Unis – 1992