Retour sur L’Étrange Festival 2019, 25 ans d’un autre genre de cinéma

Cette année, L’Étrange Festival célébrait en grande pompe ses 25 ans, se tenant place, comme à l’accoutumée, au Forum des Images. Un quart de siècle placé sous le signe d’un regard autre sur le cinéma, la recherche de l’inconnu, du marginal, de l’expérimental. Le programme de cette année aura donc été dense et éclectique, électrisant même, avec en prime 25 films choisis par 25 invités, l’occasion de redécouvrir un autre genre de patrimoine.

Al Adamson ne vous dit rien ? C’est plutôt logique, car, à moins d’avoir été américain et grand consommateur de VHS durant les années 80 et 90, il y a peu de raison d’avoir croisé son nom. A l’instar d’un Ed Wood – ou d’un Roger Corman en étant indulgent – Al Adamson est l’auteur d’une vingtaine de productions aux titres un brin opportunistes, conçus pour attirer le chaland : Horror of Blood Monsters, Brain of Blood, Hell’s Bloody Evils, Dracula Vs. Frankenstein ou encore Blood of Ghastly Horror pour n’en citer que quelques-uns, ayant fait le bonheur d’adolescents férus de vidéoclubs. David Gregory, l’un des fondateur de la maison d’édition Severin Films, en faisait partie et c’est justement en travaillant sur des bonus d’une sortie à venir qu’il a pris conscience que tout restait à dire sur cette figure atypique d’un cinéma d’exploitation révolu.

Genre documentaire

Cela s’est concrétisé par Blood & Flesh – The Reel Life & Ghastly Death of Al Adamson, passionnant long-métrage documentaire. Construit avec de nombreux extraits, d’archives et d’entretiens récents avec sa famille, ou d’anciens collaborateurs, le film de David Gregory révèle les coulisses de ces petites productions fauchés autour d’anecdotes savoureuses, improbables et lucides quant à ses qualités – et défauts. Tournage en quelques jours, pingrerie légendaire, improvisations, amis réquisitionnés malgré eux, équipe multi-casquettes, acteurs has-been ou sortis de leur retraite pour être embauchés une bouchée de pain, films sortis sous plusieurs titres ou largement remaniés. L’exemple de Psycho A-Go-Go (1965) est édifiant à ce titre. Ce thriller d’espionnage autour d’un voleur de diamants n’était pas assez commercial pour les distributeurs qui exigèrent des changements via des rajouts de séquences se déroulant dans des boîtes de nuits pour mieux surfer sur les musiques « Go-go ». Quatre ans plus tard, nouvelles directions avec l’intégration d’un scientifique fou joué par John Carradine. Le résultat fut The Fiend with Electronic Brain (1969) avant d’être encore remanié en 1971 pour devenir Blood of Ghastly Horror. Autant dire que la cohérence et la logique ne sont plus les préoccupations premières.

Blood & Flesh The Reel Life and Ghastly Death of Al Adamson
Blood & Flesh : The Reel Life & Ghastly Death of Al Adamson

Bikers déviants, érotisme, vampires, western à l’italienne et même films pour enfants, Al Adamson suit à chaque fois la direction du vent tout en croyant tenir des projets à forts potentiels qu’il n’envisage jamais de bâcler. Du moins théoriquement.
Ce portrait est ainsi une jolie déclaration d’amour aux modestes artisans, certes roublards et opportunistes, mais jamais cyniques. Blood & Flesh n’est cependant pas consacré uniquement à sa carrière cinématographique mais évoque aussi un projet avorté de documentaire sur les extra-terrestres, et surtout son assassinat sordide par son propre ouvrier, lequel prit soin d’enfouir le corps du malheureux Adamson sous une dalle de béton. Une affaire qui fait encore les beaux-jours des journaux et magasines à sensation, avec la tendance d’occulter la filmographie du cinéaste.  David Gregory ne pouvait passer sous silence cette affaire criminelle mais on peut tout de même regretter qu’elle occupe un gros quart de son documentaire.

satan sadistsL’Étrange Festival a eu évidement la bonne idée d’accompagner ce documentaire de Satan’s Sadist (1969), qui fut un succès surprise et permis au cinéaste de fonder sa société de production. Il ne s’agit pas d’une œuvre horrifique mais d’un thriller autour de bikers psychopathes terrorisant des innocents dans une région aride et désertique des Etats-Unis.  Dans le documentaire, un de ses collaborateurs explique, taquin, « qu’il ne faut pas écouter ceux qui disent qu’Adamson a fait de bons films ». Ce n’est certes pas Satan’s Sadist qui le contredira, même si Quentin Tarantino connaît par cœur un monologue improvisé par Russ Tamblyn, affligé il est vrai par le niveau des dialogues. C’est en cela un bon représentant de l’esprit et du style de la filmographies du cinéaste, encore que celui-ci possède une certaine unité. Violence gratuite pour des effets risibles, racolage un brin putassier (viols, danse lascive, nudité, jeunes femmes courtement vêtues), direction artistique inexistante, acteurs en roue libre ou livrés à eux-mêmes, scénario et personnages creux, rebondissements téléphonés, plagiats musicaux… Rien ne manque à l’appel de ce double-feature de drive-in qui frôle l’amateurisme. Quelques moments grotesques le classent heureusement davantage dans la catégorie du nanar que du navet et pourrait presque être par moment un plaisir coupable devant tant de mauvais goût. Pour l’anecdote, on trouve à la photographie un jeune Gary Graver, qui faisait ses débuts comme directeur de la photographie avant d’aller déclarer son amour à Orson Welles qu’il allait accompagner sur ses derniers projets, dont The Other Side of the Wind, tout en continuant de travailler pour Adamson.

Un autre documentaire dédié aux pellicules ayant fait le bonheur des cinéma de quartiers était également présenté à cette 25ème édition : Iron Fists and Kung Fu Kicks (2019), de Serge Ou, qui s’attarde durant près de deux heures sur cinquante ans de cinéma d’arts-martiaux, depuis King-Hu jusqu’à The Raid. Un projet exhaustif, ambitieux, sincère et dense, qui s’avère cependant profondément frustrant tant la forme est agaçante avec un montage hystérique et bien trop rapide, donnant l’impression de regarder une bande-annonce de 110 minutes. Les plans dépassent rarement les deux secondes, l’habillage surcharge l’image d’effets « grindhouse » tandis que les nombreux et prestigieux intervenants ne sont présents que le temps d’une demi-phrase. Le comble est atteint quand on évoque la complexité des longues chorégraphies de Liu Chia-Liang – où 20 à 40 mouvements sont compris dans chaque plans – pour n’avoir que des fragments, morcelés par des jump cuts. C’est d’autant plus regrettable que le documentaire soit de surcroît mal structuré, avec une première heure qui n’apprendra rien de nouveau, y compris pour les plus néophytes, avec ainsi une demi-heure consacrée à Bruce Lee, quand Jackie Chan et Sammo Hung ne sont évoqués que trois minutes, et que les nouvelles cinématographies (Thaïlande, Indonésie, Ouganda et même Youtube) sont expédiées dans l’urgence. Il faut dire que l’auteur a choisi d’être très centrés sur la réception aux États-Unis, avec une sur-représentation d’interviewés américains  – le film détaille longuement l’influence que le cinéma d’arts-martiaux a eu sur la culture afro-américaine (hip-hop, breakdance, blaxploitation, racisme). Au moins, Iron fists and Kung Fu Kicks tord le cou aux nombreuses polémiques récentes sur la ré-appropriation culturelle. Reste que le sujet est souvent passionnant, avec quelques anecdotes et extraits savoureux – comme ceux sur les faux Bruce Lee ou les navrantes VHS de gym martiale – tandis que la peinture socio-politique permet de mieux saisir l’évolution du genre comme lorsque sont évoqués les liens entre la violence d’un Chang Cheh et les émeutes hong-kongaises.

Curiosités et découvertes

En Angleterre occupée (1965), de Kevin Brownlow (alors futur historien et spécialiste du cinéma muet) et Andrew Mollo, imagine à quoi ressemblerait le pays si l’Allemagne l’avait envahi et l’occupé à la manière d’un régime de Vichy. Il y aurait de quoi écrire un livre sur l’origine, la gestation et le tournage de ce projet un peu fou initié par deux adolescents en 1956 et dont le tournage dura pas moins de huit ans. Et comme il existe justement un formidable journal de bord écrit par Brownlow lui-même, autant parler du résultat fini qui demeure une œuvre stupéfiante dont le réalisme tient autant à sa «reconstitution» où les nazis arpentent Londres qu’à son approche documentariste dont le ton et le traitement ne sont pas sans évoquer l’humanisme d’Humphrey Jennings.  Là où le film est particulièrement intéressant réside dans l’évolution du récit et de son héroïne – une femme qui s’accommode de l’occupant davantage par confort que par idéologie –  en parallèle des deux auteurs, que l’on a presque le sentiment de voir mûrir en temps réel. Entre les détails gore de la violence et les dialogues un peu didactique de la première partie et la lente prise de conscience et les dilemmes, le film délaisse les effets chocs et les plans marquants pour un approche de plus en plus amère et grave. Les Allemands disparaissent progressivement du récit en même temps que l’on s’éloigne de Londres dans un dernier acte au calme apparent, où la sérénité de la mise en scène cache un malaise tétanisant.

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En Angleterre occupée (1965)

Présenté dans le cadre de l’indispensable séance Retour de Flamme présenté, et accompagné au piano, par Serge Bromberg, La Galerie des monstres (1924) de Jacques Catelain est l’occasion de découvrir l’acteur fétiche de Marcel L’Herbier derrière la caméra pour sa seconde et dernière réalisation. Bien que produit par le cinéaste de L’Argent ou de L’Inhumaine, on pense davantage à l’univers de Tod Browning avec un histoire de déroulant dans le monde du cirque forain avec quelques faux freaks, d’authentiques artistes (Kiki de Montmartre ou Florence Martin) et beaucoup de sadisme. On pense aussi à Larmes de Clown de Victor Sjöstrom, sorti la même année. On y retrouve une même ironie cruelle et des moments violents, comme lors d’une attaque de lion. Pour autant, le film de Catelain ménage également des moments plus légers et doucement décalés qui témoignent d’une véritable aisance dans le mélange des genres, évitant à La Galerie des monstres de s’enfermer dans un registre. Il en va de même techniquement où le classicisme des extérieurs espagnols est contrebalancé par plusieurs séquences au montage aussi virtuose que nerveux, ou encore une gestion audacieuse de l’espace comme en témoigne les dimensions de la modeste roulotte du couple vedette qui évoluent selon l’émotion de la séquence. Le traitement des seconds rôles n’est cependant pas aussi élaborée et n’évite pas un manichéisme primaire. Malgré ces réserves, voilà un divertissement à la fois populaire et sophistiqué à la mise en scène brillante et d’une profonde fluidité.

Croisières sidérales (1942) d’André Swobada est l’un des rares films de science-fiction français, ce qui en fait déjà une œuvre atypique méritant l’attention. C’est d’autant plus atypique que le traitement exploite la relativité du temps – quelques jours dans l’espace peuvent représenter plusieurs années sur Terre – pour en faire une comédie qui joue ponctuellement des codes de la France pétainiste de l’époque. Les références à l’ordre, à un idéal eugéniste, au retour au terroir sont cependant souvent teintés d’un second degré pour qu’on puisse y voir un pastiche, ou du moins un regard irrévérencieux. Ce côté railleur est sans doute la cause d’un scénario sans grande cohérence où le romantisme et la science laissent la place au cabotinage d’un Julien Carrette en grande forme et à une seconde partie sautant à pied joint dans le kitsch assumé – tel les numéros de musical-hall dans la gare spatiale. Cela n’empêche pas la réalisation de faire régulièrement preuve d’astuce et d’économie, comme avec ce futur suggéré par quelques vaisseaux aériens qu’on aperçoit à l’arrière plan. Une curiosité assez improbable et ne manquant pas de charme ; il est donc à espérer que Studio Canal, qui possède les droits, l’exploite un jour d’autant que le film a été récemment restauré.

Croisière sidérale

Actualités déviantes

L’Étrange Festival, c’est aussi et bien sûr une compétition et des sélections parallèles de films contemporains constitués d’inédits et d’avant-premières. Parmi ceux-ci s’est imposé Swallow, premier long-métrage de Carlo Mirabella-Davis, introduit comme une comédie de mœurs grinçante avec sa jeune épouse délaissée, qui, apprenant sa grosse, se met à ingérer toute sorte d’objets. Le ton décalé se fait progressivement poignant, ouvert et universel au travers d’une sublime déclaration d’amour aux femmes et à leur émancipation au quotidien. Hasard des programmations ou choix délibéré, le thème de la famille (ou de la communauté) était au cœur d’un grand nombre de titres. Ainsi, Come to Daddy (Ant Timpson) met en scène Elijah Wood en hipster retrouvant son père qui l’avait abandonné enfant. Dans 1BR (David Marmor), une jeune femme fuit son paternel pour s’installer dans une résidence de San Francisco dont les locataires composent une utopie de façade. Vivarium (Lorcan Finnegam) pousse la logique encore plus loin avec un couple se retrouvant prisonnier d’un lotissement désert, tout droit sorti de la Quatrième dimension, avec pour mission d’éduquer un nourrisson.

En parallèle, Family Romance LLC signe le retour de Werner Herzog à la fiction pour un drame tourné au Japon pour le moins décevant, n’explorant jamais son sujet : un homme qui se loue à des inconnus quelques heures par jour pour remplacer ou composer un figure familiale absente – on peut regretter qu’un cinéaste comme Kore-Eda ne soit pas emparé d’un tel sujet. Monos (Alejandro Landes) imagine le quotidien d’enfants soldats, censés surveiller une otage politique, vivant reclus dans une montagne selon des règles hiérarchiques strictes. L’expérience se voudrait immersive, voire sensorielle, avec un souci de rendre palpable nature et de ses textures mais cette variation de Sa Majesté des mouches peine à passionner. Tout le contraire de The Mute (Bartosz Konopka), malgré un début peu engageant paraphrasant Valhalla Rising de Refn, qui finit par trouver son style dans une allégorie sur la civilisation, le pouvoir et la religion d’une force visuelle assez stupéfiante et d’une richesse thématique vertigineuse. La religion a aussi été l’occasion d’un formidable documentaire, Hail Satan ? (Penny Lane) où des athées, des homosexuels, des trans-genres et autres citoyens s’insurgent contre l’omniprésence de la religion dans les espaces publics, fondant en conséquence le Temple Satanique, comme un pied de nez en réclamant la même visibilité que les chrétiens sur le principe de l’égalité constitutionnelle. C’est drôle, intelligent, percutant, aussi bien décourageant – les bigots et le « holy lobby » ont de beaux jours devant eux – que revigorant puisque ce Temple Satanique qui a commencé comme un canular et une provocation compte désormais plusieurs dizaines de milliers de fidèles, ayant a été officiellement reconnu par le gouvernement comme une religion. Il est également question d’hérésie dans la méconnue comédie germano-danoise d’Anders Thomas Jensen Les Pommes d’Adam (2006) qui malmène la foi d’un pasteur de campagne – campé par un fabuleux Mads Mikkelsen – accueillant d’anciens criminels dont un néo-nazi. Le scénario est un régal d’humour noir et, comme l’expliquait Vincent Ravalec qui présentait la séance, pourrait rendre athée un croyant et convertir un athée. Dans ce registre, notons le film indien Tumbbad (Rahi Anil & Adesh Prasad) qui convoque une divinité maléfique pouvant apporter fortune et malédiction. Si le premier chapitre enchaîne les poncifs du cinéma d’épouvante, la suite devient une fable sur l’avarice et la cupidité gagnant en ampleur et intensité scènes après scènes dont plusieurs tableaux sont très inspirés.

first love
First Love, de Takashi Miike

Enfin, pêle-mêle parmi les autres bonnes surprises du festival, Takashi Miike offre son meilleur depuis très longtemps avec la comédie-polar-romance First Love, faisant preuve de rigueur et de rythme avec un scénario bien construit et une galerie de personnages attachant et forcément un peu barrés. Toujours au Japon, The Fable (Kan Eguchi), avec son tueur à gage surdoué devant faire profil bas, est une bonne comédie d’action dont de nombreux moments sont hilarants, avec ses scènes d’action efficaces et ses personnages haut en couleur; tout droit sorti d’un manga survolté – malgré sa mécanique stagnante. De ce point de vue, la comédie fantastique coréenne The Odd Family : Zombie on Sale (Lee Min-jae) est autrement mieux structurée et déploie une originalité que les premières minutes ne laissaient pas présager. Ainsi, après un début aux effets faciles et mis en scène de manière trop appliquée, ce premier film réussit à innover dans le film de zombies avec une bonne humeur et une fraîcheur délectables. Avec son Prix du Public, malgré ses quelques faiblesses, voilà un bon représentant de toute la diversité trouvée à L’Étrange Festival, l’envie d’originalité et de regards nouveaux. Belle manière de célébrer ce quart de siècle.