Un Flic sur le toit (1976), polar suédois politique

Depuis plusieurs années et grâce à Malavida Films, le cinéaste suédois Bo Widerberg jouit d’une véritable redécouverte, ici avec son premier polar Un Flic sur le toit, enquête policière réaliste et politique dans une Suède en pleine fracture sociale.


 

On a l’impression que les années 2000 ont vu les belles heures du polar scandinave, fortes des romans policiers du regretté Sieg Larsson (Millenium) – ainsi que leurs adaptations. Cependant, l’une des figures de proue du film policier suédois est à attribuer à Bo Widerberg, avec son premier film du genre, Un Flic sur le toit. Widerberg, ancien critique et romancier, vante le film comme une alternative au French Connection (1971) de William Friedkin, qui l’avait beaucoup marqué. En effet, tout est là, le filmage réaliste à même la rue, la photographie sciemment terne, l’action surgissant de manière cruelle et inopinée. Mais surtout, la noirceur du récit d’Un Flic sur le toit, adapté d’un roman de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, créateurs du personnage de Martin Beck (personnage culte du roman policier suédois), emprunte à Sidney Lumet. Années 1970 obligent, Un Flic sur le toit se fait écho de son époque, de sa violence inhérente, intestine, de sa corruption, de sa subversion. Pour rester autour de Lumet, il est autant, à certains égards, le prolongement du glauquissime The Offence (1971) qu’il anticipe Contre-enquête (1990). Et pour cause, d’ailleurs, puisque Widerberg en voulait méchamment au cinéma suédois d’alors – Bergman en tête – de s’éloigner des considérations du réel, de ne pas dépeindre les problématiques contemporaines.

Widerberg a eu l’excellente idée de confier le rôle principal, Martin Beck, à Carl-Gustav Lindstedt, célèbre acteur de comédie d’alors, ici en contre-emploi plus-noir-tu-meurs façon Tchao Pantin. Le décalage créé (même si inaperçu pour quiconque ne connaissant par Carl-Gustav) alimente admirablement bien le portrait réaliste que Widerberg fait des forces de police. L’inspecteur rame dans son enquête, impliquant le meurtre d’un flic pourri. Il patine tellement que le temps semble parfois étonnamment distendu dans Un Flic sur le toit – alors que toute l’intrigue ne s’étale sur guère plus de 24 heures. Au fur et à mesure que Beck enquête, questionne des témoins ou collègues, le montage du film revient constamment au lieu du meurtre, qui n’a même pas fini d’être nettoyé. Au fond, tous les policiers du film paraissent plus ou moins médiocres ; restent ceux qui sont plus ou moins vertueux. Mais malgré sa simplicité apparente, Un Flic sur le toit est dense, multiplie les pistes de réflexions et influences – c’est peut-être un peu sa limite, autant que c’est la marque d’un cinéaste ayant été auparavant critique et romancier. La mise en scène du meurtre introductif, anxiogène au possible, cite assez explicitement le giallo dans ses gros plans fétichistes sur l’oeil du tueur, unique partie visible de l’assassin, avant le carnage à venir – une courte scène à la violence graphique inhabituelle pour le cinéma suédois d’alors. Plus tard, Widerberg confère à Un Flic sur le toit une autre échelle avec une scène de tuerie de masse dans la rue, assez impressionnante (avec même un hélicoptère s’écrasant dans la foule) qui préface hélas des événements récents, autant que se faisant écho à La Cible (1968) de Peter Bogdanovich.

Un flic sur le toit - photo 2 © Malavida

Dans son filmage d’un Stockholm déshumanisé, Widerberg met en scène une Suède fracturée, socialement et politiquement – le pays approchait alors de la fin du Folkhemmet, concept politique façon État providence, en place depuis les années 1930. Le scénario dénonce la dérive policière autant qu’il entretient dessus des nuances, une distance intéressante. L’un des flics mêlés à l’affaire, assez pourri sur les bords, fait le point :  « Je pense à ma vie de policier, dans cette ville, depuis 30 ans. Je pense à toutes les fois où on m’a bavé dessus. Où on a craché de dégoût sur mon passage. Où on m’a traité de salaud, de fumier, d’assassin. Je pense aux pendus que j’ai décrochés. Aux cadavres pourris dans lesquels j’ai farfouillé, et aux vers blancs qui tombaient de mes manches, à table. Aux gosses que j’ai changés, près de leur mère, ivre morte. J’ai travaillé comme une bête pour maintenir l’ordre. Pour que les gens comme il faut vivent en paix. Mais ça va de plus en plus mal. Plus de violence, plus de sang. Et on nous déteste. Mais on a résisté grâce à notre esprit de camaraderie. » Un Flic sur le toit n’est peut-être pas le meilleur film de son auteur (ne serait-ce que comparativement à son dernier, le très beau La Beauté des choses), et pourtant, sa clairvoyance politique, ses constats, sa dénonciation, mâtinés d’un nihilisme certain (années 70 obligent, une fois de plus) en font une œuvre toujours brûlante d’actualité. Après tout, l’affaire du film trouve sa source dans le décès « accidentel » d’une jeune citoyenne lors d’une garde à vue. Une rengaine qu’on connaît bien, à l’heure des « Selon l’IGPN… »


un-flic-sur-le-toitMalavida Films
Cinéma
18 septembre 2019

Mannen på taket
Un film de Bo Widerberg
Avec Carl-Gustaf Lindstedt, Sven Wollter, Eva Remaeus
1976 – Suède

À noter qu’Un Flic sur le toit est également disponible en DVD, toujours chez Malavida Films, accompagné d’un livret de 16 pages recontextualisant le film dans la Suède des années 70, ainsi qu’un long documentaire (1h20) sur la genèse du film.