Beau-père (1981) de Bertrand Blier : le perdant magnifique

Beau-père fait partie de la série des quatre chefs-d’œuvre qui ont jalonné la fin de carrière de cet immense comédien, Patrick Dewaere, disparu tragiquement le 16 juillet 1982. C’est même le dernier, chronologiquement parlant, de ce florilège, après Série Noire (1979) d’Alain Corneau, Un Mauvais fils (1980) de Claude Sautet et Hôtel des Amériques (1981) d’André Téchiné. Un dernier grand film, un chant d’adieu.



Il y eut certes d’autres films après Beau-père pour Patrick Dewaere (Mille Milliards de dollars, Paco l’infaillible et le sardonique Paradis pour tous, tournés en 1982) mais aucun n’atteindra la résonance tragique des quatre chefs-d’œuvre évoqués. Ces quatre films renvoient tous l’image d’un perdant magnifique, égaré et attachant, cherchant désespérément une issue à sa vie, dont l’histoire renvoyait tristement un écho funeste au destin du comédien.  Ils se situent dans une symétrie parfaite comme des inversions totales des rôles virils et positifs que Dewaere incarnait au début de sa carrière : flic dans Adieu Poulet (1975) de Pierre Granier-Deferre, moniteur de colonie de vacances dans La Meilleure façon de marcher (1976) de Claude Miller, juge dans Le Juge Fayard dit le Shériff d’Yves Boisset, footballeur dans Coup de tête (1979) de Jean-Jacques Annaud.  Même si certains rôles, en particulier dans La Meilleure façon de marcher, contenaient leur part de failles, le contraste est en effet frappant entre ces rôles du début et cette « série noire » de la fin.

Trois films produits par Alain Sarde, à travers sa société de l’époque, Sara Films.  Il faut d’ailleurs saluer le courage du producteur qui continuait à produire des films mettant en vedette Patrick Dewaere alors qu’il était déclaré persona non grata par l’ensemble de la presse, suite à une sombre histoire de coups et blessures[1] sur un journaliste.  Cette trilogie tragique a également comme point commun qu’ils mettent en scène un Patrick Dewaere au visage glabre. Il avait en effet rasé sa moustache pour le tournage d’Un Mauvais fils, répondant au souhait de Claude Sautet. Ce dernier décrivait ainsi son apparence imberbe qui dénudait son visage et rendait encore plus sensibles ses émotions : « Il était comme un petit garçon rusé et très émotif. J’étais ému par sa fragilité, et sa façon Gavroche de la surmonter, son humour noir et sa morgue populaire. »[2]

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Beau-père appartient à la catégorie des films sensibles de Bertrand Blier, comme La Femme de mon pote ou surtout Trop Belle pour toi, par opposition aux films truculents et rabelaisiens de son œuvre (Les Valseuses, Tenue de soirée). Dans ces films, Blier faisait dans la dentelle des sentiments, en exposant des fins malentendus ou des transferts d’émotions. Dans Beau-père, Bertrand Blier s’attache aux pas d’un personnage qui va à l’encontre du cliché du prédateur oppressant qu’on pourrait craindre à la lecture du titre. Par opposition à ce cliché, Dewaere n’est donc pas le vieux dégoûtant qui va chercher à tout prix à s’attirer les faveurs de sa belle-fille, jeune et gracieuse adolescente. Par accident (celui de sa compagne jouée par Nicole Garcia), il va devoir élever seul Marion et s’en serait bien passé. Non, bien au contraire, Rémi, le personnage de Dewaere, non seulement ne harcèle pas Marion, sa belle-fille, mais c’est elle qui l’a définitivement élu et le poursuit de ses assiduités, n’imaginant pas perdre sa virginité avec un autre homme que lui, témoignant de qualités exceptionnelles de sensibilité et de délicatesse. Il va paradoxalement presque passer à côté d’une grande histoire d’amour, par peur et lâcheté, faiblesses symptomatiques de son caractère devant la vie. Dewaere y croise Maurice Ronet qui joue le père de Marion, trop alcoolique et instable pour l’élever. Cette rencontre entre deux écorchés vifs est d’autant plus troublante que Ronet interprète un suicidaire, près d’une vingtaine d’années plus tôt, dans Le Feu Follet. Or, en l’occurrence, la nature n’a pas imité l’art : Ronet, contrairement à Dewaere, ne s’est pas suicidé, même si son alcoolisme a aussi pu s’assimiler à une lente et certaine autodestruction. En revanche, Dewaere apparaît souvent dans le film, aussi pâle qu’un spectre. On peut proposer l’hypothèse  que, depuis Un Mauvais fils et la disparition cinématographique de sa moustache, Dewaere penchait de plus en plus vers le minimalisme du jeu et des émotions, un effacement progressif, un devenir-spectre qui allait finir par se concrétiser dans la vie-même, comme dans Le Portrait ovale d’Edgar Poe.

Comme le raconte Bertrand Blier, la réussite de Beau-père dépendait donc surtout de la sensibilité et de la délicatesse de Patrick Dewaere qui se retrouvait dans des situations à la limite du scabreux avec une jeune fille de quinze ans. Or, Bertrand Blier peut en témoigner, Dewaere a été exemplaire du début à la fin, ne cherchant jamais à profiter de la situation.  Ariel Besse, engagée après la défection de Sophie Marceau (qui aurait été beaucoup trop sensuelle et moins crédible pour le rôle) se montre parfaite dans ce rôle, toute entière de détermination lolitesque et de naïveté innocente. Elle aura été en revanche psychologiquement blessée par l’affiche du film qui exploitait une de ses rares scènes de nudité partielle dans le film, idée venant du producteur, ce qui l’a amenée à arrêter quasiment sa carrière au cinéma et à ne se consacrer qu’au théâtre.

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D’ailleurs,  Beau-père s’ouvre par l’un des plus beaux monologues du cinéma : Dewaere offre de bouleversants regards caméra, et parle de sa vie de pianiste raté, obligé de jouer dans des bars et des restaurants plus ou moins minables. C’est la première apparition chez Blier du regard caméra. Le cinéaste usera du procédé, presque à l’excès, dans Notre Histoire, Trop Belle pour toi, etc. , au point d’en faire l’une de ses marques de fabrique, un repère de l’univers Blier. Or, ici, ce procédé a encore gardé toute sa fraîcheur, due en grande partie à l’émotion retenue mais très intense d’un Patrick Dewaere au fil du rasoir, débitant ces phrases avec sa petite musique verbale qui n’appartient qu’à lui. Qui d’autre que lui pouvait énoncer aussi simplement, en nous faisant monter les larmes aux yeux : « Alors, je jouais pour moi tout seul, des vieux airs de Bud Powell, dont j’essayais de retrouver le phrasé sans jamais y parvenir, car je ne parvenais jamais à rien…Je m’étais fixé jusqu’à trente ans pour réussir quelque chose dans la vie, et j’avais 29 ans et demi. Il me restait plus que six mois. »

Or, si Dewaere a été aussi sensible et délicat, c’est pour une raison très précise. Comme le relate Christophe Carrière dans sa biographie, Patrick Dewaere, Une vie[3], la sensibilité à fleur de peau de Patrick Dewaere possède une origine : il a été en butte à des agressions pédophiles dans son enfance, de la part d’un membre de sa proche famille, et ne s’en est sans doute jamais réellement remis. Son film préféré était La Nuit du chasseur de Charles Laughton, où deux enfants sont pourchassés par un faux pasteur (mais véritable tueur). Les raisons de ce choix apparaissent évidentes aujourd’hui. Dans Beau-père, Dewaere se confronte à une pédophilie potentielle. C’est aussi en jouant ce rôle délicat et attentionné qu’il a pu s’apercevoir qu’il n’était pas comme l’agresseur qu’il a rencontré dans sa jeunesse. Mais cela n’a pas suffi à le sauver ; la blessure était bien trop profonde. Dewaere meurt moins d’un an après.  Depuis, des centaines ou milliers de personnes font l’éloge de manière renouvelée de la modernité toujours vivante de son jeu, de sa sensibilité vibrante d’homme blessé qui rend dérisoire le virilisme, la violence ou le machisme d’antan, et de son influence persistante sur des générations de comédiens.  Beau-père en a été et en restera l’un des plus beaux et des derniers témoignages.


Les Acacias
Cinéma
11 septembre 2019

Un film de Bertrand Blier
Avec Patrick Dewaere, Ariel Besse, Maurice Ronet
1981 – France

[1] Patrick Dewaere a révélé en off son prochain mariage à un journaliste qui s’est empressé de le publier. Furieux, Dewaere s’est rendu au domicile du journaliste et l’a frappé à plusieurs reprises, entraînant des blessures et un arrêt de travail. La profession des journalistes a pris fait et cause pour son représentant, bannissant Dewaere de la promotion de ses films.

[2] Conversations avec Claude Sautet, Michel Boujut. Editions Actes Sud, 2014.

[3] Editions Balland, 2012, suivi d’un autre ouvrage, Patrick Dewaere l’écorché, éditions Michel Lafon, 2017.

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