Apollo 11, documentaire inédit de ce jour où la Terre s’arrêta

Rarement les images d’archive auront su montrer leur importance qu’en ce jour-là, immortalisant à jamais une planète entière assistant à ces premiers pas sur la Lune. Un demi-siècle s’est écoulé et la preuve est toujours là, incontestable, dans un documentaire inédit réalisé par Todd Douglas Miller.

Texte originellement publié dans Revus & Corrigés n°4 – Il était une fois 1969, p. 40. 

Jusqu’à l’année dernière, Hollywood n’a jamais trop su quoi faire de l’exploit de Neil Armstrong et Buzz Aldrin – et Michael Collins, resté dans la capsule. Avides d’événements et de héros leur inspirant de nombreuses adaptations, le First Man de Damien Chazelle est l’exception qui confirme ce désintérêt des studios américains du premier homme sur la Lune. Au début de la décennie, le cinéma populaire emprunte même l’événement par le prisme du complotisme dans les troisièmes volets des sagas Men In Black et Transformers. La confusion est poussée à son paroxysme quand Michael Bay invite l’authentique Buzz Aldrin à échanger une réplique avec Optimus Prime. À l’inverse, c’est d’abord dans ce mouvement absolument opposé du documentaire que les images de l’alunissage se sont inscrites.

LA SF c’est fini

Le 4 octobre 1957, la guerre des étoiles est déclarée. L’URSS a tiré la première avec son Spoutnik 1. En réponse, les américains fondent leur agence spatiale en juillet 1958. Mais avec le cosmonaute Youri Gagarine et son sourire stakhanoviste dans l’espace le 12 avril 1961, c’est la risée pour les États-Unis. Le point final atomique de la Seconde Guerre mondiale a relativisé l’équilibre des forces dominantes d’une planète coupée en deux blocs. Les héritières des fusées V2 emportent des têtes bien pleines ou nucléaires. Or, le seul moyen de dominer l’autre, en évitant la destruction mutuelle, c’est de dominer l’espace. On s’imagine alors le futur. Romans, comic-books, films… La science-fiction bat son plein durant les années 1950. Mais il demeure toutefois un objectif essentiel à atteindre : la Lune. La fiction tient encore la distance avec la réalité lorsque Stanley Kubrick aborde en 1968 l’adaptation d’une nouvelle d’Arthur C. Clarke. Nous ne sommes plus dans la fantaisie de George Méliès avec ses explorateurs propulsés via un canon stratosphérique. Le voyage de la Terre à la Lune n’est plus qu’un vol tranquille et monotone à bord de la Panam’. Le réalisme froid de sa mise en scène donne même au film de Kubrick un caractère prémonitoire. Déjà que les effets spéciaux de Douglas Trumbull donnent l’illusion du crédible, la vision de la Terre depuis l’espace dans 2001 s’avère étonnement conforme à la première photographie en couleur de notre planète bleue que rapportera la mission Apollo 8 quelques mois après la sortie du film.

Mais au-delà de Jupiter, il faut encore faire reculer l’impossible. C’est à l’équipage télévisuel du vaisseau Enterprise qu’incombe cette mission. La série Star Trek se positionne loin du ton fantaisiste des rediffusions des vieux épisodes de Flash Gordon. Gene Roddenberry imagine un futur dans lequel l’humanité est unifiée et triomphe des menaces peuplant la galaxie. En juin 1969, un mois environ avant Apollo 11, Star Trek s’achève au terme d’une troisième saison laborieuse et sous-budgetée.  En 1962, JFK disait lui-même que pour achever l’accomplissement de la conquête de la Lune, il faut « le faire bien, et le faire avant la fin de la décennie, alors il nous faudra être audacieux ». « Then we must be bold », comme l’annonçait le générique de Star Trek, « To bodly go where no man has gone before ». Peut-être qu’à ce moment-là, la science a moins besoin de la fiction.

Quand la réalité dépasse la fiction

La représentation de l’espace a totalement basculé en une décennie. Ce qui n’appartenait qu’au fantasme se réalise enfin. Quarante ans plus tôt, Fritz Lang supposait déjà dans La Femme sur la Lune l’utilisation d’une fusée à étages, malgré une atmosphère lunaire respirable ! Le décollage de 1929 est remarquable d’anticipation de ce qui se passe en Floride exactement quarante ans plus tard : devant une foule extatique, l’astronef se déplace sur une plateforme qui l’achemine pour son lancement, déclenché après un compte à rebours. Hergé s’en inspire pour Tintin. Son autre référence est une séquence conçue spécialement pour Destination… Lune ! d’Irving Pichel (1950). Pour convaincre de riches américains de financer sa mission dans l’espace, John Archer leur projette un dessin animé où Woody Woodpecker démontre les étapes de l’expédition. Elles seront reprises par la NASA, à quelques détails près, vingt ans plus tard.

Apollo 11 (4)

En 1969, la conquête spatiale est désormais une réalité que l’on enregistre. Car à la NASA, les caméras tournent déjà. Les images ont autant une valeur historique d’archives que de référence immédiate en cas de pépin technique. Au cas où… Mais elles servent surtout pour une guerre médiatique face à l’URSS qui ne s’achèvera qu’avec le drapeau américain planté sur le sol rocailleux de la Lune. Derrière l’un des panneaux extérieurs du module lunaire, se cache l’œil témoin pour l’humanité et l’histoire. Comme il était prévu, le 20 juillet 1969, le faisceau noir et blanc dessine en mondovision la silhouette du scaphandre de Neil Armstrong. Plus d’un milliard de téléspectateurs de l’Ouest comme de l’Est assistent ensemble à un miracle en direct. La Terre entière s’arrête, tombée dans un état de sidération devant son écran de télévision – un événement merveilleusement retranscrit dans la dernière saison de Mad Men, qui s’achève en 1969. On a marché sur la Lune.

En effet, la mission ne pouvait être que réussie que si le monde entier y assistait. Car qui se souvient d’Apollo 12 ? En novembre 1969, Pete Conrad et Alan Bean n’ont pu faire fonctionner la transmission de leur caméra en couleurs. En plus d’appareils photo, la NASA fournit également de petites caméras 16mm à ses astronautes afin de s’immortaliser à l’intérieur des vaisseaux. L’essentiel de ces images restent inédites pendant une vingtaine d’années, exhumées à l’occasion du documentaire For All Mankind (1989). Avec sa monteuse Susan Korda, le réalisateur Al Reinert y compile presque 2000 kilomètres de bobines et des dizaines d’heures d’entretiens. Couvrant l’ensemble des missions du programme spatial américain, le documentaire honore ainsi l’intrépidité de ces véritables explorateurs de l’inconnu.

Moonwalk One

En parallèle des retransmissions en direct pour le petit écran, la NASA désire aussi gagner le grand avec un « vrai » film. Il faut éviter de verser dans la fiction et limiter autant que possible les contradicteurs qui abonderont avec leurs théories farfelues, notamment celle où Stanley Kubrick aurait dirigé le tournage d’un faux alunissage d’Apollo 11. Cette hypothèse n’est toutefois pas complètement déconnectée de la réalité. Elle s’avère même liée de près au long-métrage que prépare la NASA, initialement intitulé Man in Space, et produit la Metro-Goldwyn-Mayer, déjà derrière 2001, L’Odyssée de l’espace. La qualité des authentiques images tournées sur la Lune n’étant pas assurée, il est prévu de reconstituer a posteriori la balade au clair de Terre de Neil et Buzz en studio. L’idée est abandonnée faute de budget, suite au retrait de la MGM du projet. La NASA a pris contact dès 1967 avec Francis Thompson et Alexander Hammid. L’année précédente, le duo remporte l’Oscar du Meilleur court-métrage documentaire avec le quasi kaléidoscopique To Be Alive!. Thompson tourne quelques plans lors des premiers vols Apollo. Mais celui-ci s’en ira dans le sillage de la MGM, six semaines avant le lancement d’Apollo 11. Il oriente la NASA vers Theo Kamecke, le monteur du court-métrage oscarisé. Kamecke accepte et compose le documentaire Moonwalk One. Unique civil autorisé dans le centre de contrôle de lancement et dans le centre opérationnel de Houston, au Texas, pendant l’alunissage, il se souvient : « Je me suis rendu compte qu’il y avait une odeur […] c’était la peur. Tous ces gens, tous sans exception, avaient peur qu’il y ait un problème, et que ce problème puisse venir d’un piston ou d’une valve dont ils avaient eu la charge. Je n’avais jamais senti cette odeur, je ne l’ai jamais sentie depuis, mais je sais ce que c’était. »

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Lors du décollage, Theo Kamecke bénéficie des 240 caméras disposées par la NASA, depuis la tour de lancement jusqu’aux avions radars et navires de l’armée situés à 30 km de Cap Kennedy. Tous les formats d’image possibles sont envisagés : 16mm, 35mm et même 70mm – le format des superproductions hollywoodiennes. Sur les 5,9 milliards de dollars alloués au programme spatial, Kamecke ne peut compter que sur moins d’un demi million pour son film. Il choisit avec son scénariste Bill Johnnes de ne pas aborder la mission de façon didactique, mais de la mettre en perspective avec l’histoire de l’humanité et celle du cosmos, notamment en allant tourner sur le site de Stonehenge. Cet étrange objet frôlant parfois le poème filmique ne convainc pas la NASA qui coupe ces passages considérés trop lyriques. Moonwalk One sort en 1970 dans une indifférence générale. Repu, le public américain est déjà parti se divertir avec autre chose. 

Filmer la légende

« Pourquoi sont-ils venus ici ? » questionne le narrateur de Moonwalk One tandis que défilent les voitures, camping-cars et autres caravanes de curieux sur les rives de l’Indian River. Car l’obsession de Theo Kamecke n’est pas seulement l’envol de la fusée, mais aussi cette foule d’anonymes qui y assistent pour les faire entrer aussi dans la postérité. Les instructions données à ses cadreurs sont claires : « Il faut absolument que vous résistiez à la tentation de vous retourner pour regarder le lancement. Ce que vous devez filmer, c’est la réaction des spectateurs. » Ses équipes devaient arriver à leurs positions respectives bien avant l’aube. « Un million de personnes affluaient en voiture, la circulation était complètement bloquée. Aucun talkie-walkie ne fonctionnait, aucun téléphone n’était disponible. » 50 ans plus tard, le documentaire Apollo 11 de Todd Douglas Miller, sorti en mars dernier aux États-Unis, n’oublie pas non plus d’inclure tous ces yeux tournés vers le ciel ensoleillé de Floride. Dans une actualité troublée par les fausses informations et une nouvelle course à la Lune (entre la Chine, les États-Unis, l’Inde, la Russie…), ce nouveau long-métrage s’avère un rappel salvateur. Le recadrage en Cinémascope n’enlève rien à la beauté des images restaurées, dont une partie provient de Moonwalk One. Hormis des informations incrustées à l’écran et une musique originale qui nous épargnent une mise en scène trop austère, la force qui se dégage d’Apollo 11 passe par un découpage permettant à l’archive de démontrer toute sa puissance. Celle-ci a pourtant ses limites. Kamecke comme Miller n’ont pas su trouver mieux que la démonstration de Woody Woodpecker dans Destination… Lune !, à savoir la représentation physique de ce voyage de 380 000 km ou des différentes phases de transformation du vaisseau via des illustrations graphiques en animation.

Apollo 11 (25)

Presque en opposition à l’emballement du montage sur cette même séquence de First Man, l’émotion nous étreint bien plus dans le Apollo 11 de Todd Douglas Miller durant ce plan en continu des quatre dernières minutes où le LEM se pose, non sans appréhension, sur la surface lunaire. Sans coupe, l’image suffit à elle-seule pour attester de l’exploit, enregistrant également ses premiers témoins de ce qui avait toujours été impossible. Nous voilà ainsi avec eux, jusqu’au reflet d’Aldrin dans le hublot du module lunaire, veillant sur son collègue faisant l’histoire, tel Prométhée foulant le sol sacré de l’Olympe et son « giant leap for mankind. » Ni dieu, ni maître. La Lune nous appartient tous en ce 20 juillet 1969.


 

apollo 11 afiche

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Du 4 au 8 septembre