Il était une fois 1969 : Daddy’s Gone A-Hunting

C’est un des films hollywoodiens les plus curieux de la décennie, et sans doute un des plus atypiques de cette année 1969. Daddy’s Gone A-Hunting, thriller surfant sans ambiguïté sur le succès monstre de Rosemary’s Baby sorti trois ans plus tôt, suit les errances angoissés et peut-être paranoïaques d’une jeune femme enceinte persuadée d’être poursuivie par un ancien amant meurtrier.

Daddy’s Gone A-Hunting
Un film de Mark Robson
Avec Carol White, Paul Burk, Scott Hylands
1969 – États-Unis

Ce texte prolonge et renvoie à l’article « Hollywood 1969 : Horizons Perdus » publié dans le n°4 de Revus & Corrigés : Il était une fois 1969.


États Seconds et Visions de Mort

C’est un des films hollywoodiens les plus curieux de la décennie, et sans doute un des plus atypiques de cette année 1969. Daddy’s Gone A-Hunting, thriller surfant sans ambiguïté sur le succès monstre de Rosemary’s Baby sorti trois ans plus tôt, suit les errances angoissés et peut-être paranoïaques d’une jeune femme enceinte persuadée d’être poursuivie par un ancien amant meurtrier. Mark Robson, ancien membre, avec Robert Wise et Jacques Tourneur, de la légendaire écurie Val Lewton – Robson monte, puis réalise ses premiers films à la RKO sous le haut patronage du producteur de La Féline – boucle les années 1960 avec deux bizarreries formalistes, entre rêveries psychédéliques et cauchemars primitifs et décadents. Ces films, ce sont La Vallée des poupées (1967), qui jouit désormais d’un petit statut d’objet culte, et Daddy’s Gone A-Hunting, beaucoup moins identifié et affublé en France d’un titre plus intriguant encore que l’original : La Boîte À Chat.

Il serait difficile, voire illusoire de chercher dans le scénario ou les dialogues la trace de l’originalité profonde du film, qui transparaît pourtant à chaque plan. C’est que, comme son modèle (le film de Polanski), Daddy’s Gone A-Hunting est un film d’atmosphère. Un film qui travaille l’impalpable, qui sonde les terreurs invisibles. Précisons tout de suite : le film ne joue évidemment pas dans la même cour que Rosemary’s Baby. Robson n’est pas Polanski, et le film lui-même ne s’aventure pas dans les eaux troubles et provocatrices de l’adaptation du roman d’Ira Levin. Point d’enfant du Diable, ici, ni de rituels sataniques ; la jeune femme enceinte est anglaise, et l’intrigue prend lieu et place dans la ville sulfureuse et babylonienne – surtout aux grandes heures de l’acide, des hippies et de la contre-culture – de San Francisco. On est loin, très loin du Dakota Building dominant Central Park et l’Upper West Side, impeccable et rassurant symbole de la réussite américaine, que Levin et Polanski auront le culot de transformer en berceau du Mal absolu.

daddy's gone

« Un même effet somnambulique, comme sous hypnose, traverse ces deux films en état second »

Il n’empêche : Robson distille une inquiétude insaisissable, une petite musique malsaine et de plus en plus entêtante, signée John Williams, qui se glisse dès les premiers plans du film dans ces inoubliables zooms abrupts et inexplicables dans l’économie d’une mise en scène encore classique – qui regarde, quel est le point de vue ? C’est un doux parfum de paranoïa qui remplace celui, cotonneux, qui embaumait La Vallée Des Poupées et le personnage qu’y interprétait Sharon Tate dans des vapeurs médicamenteuses. Un même effet d’avancée somnambulique, comme sous hypnose, traverse ces deux films en état second où le réel semble distordu, lointain, où tout paraît flotter entre ciel et terre, ou plutôt dans le vacarme étouffé d’un courant sous-marin. Difficile, rétrospectivement, de ne pas y voir le présage des événements  terribles qui allaient ensanglanter et terroriser à jamais le pays et Hollywood, moins d’un mois après la sortie en salles de Daddy’s Gone A-Hunting.

Il est troublant de constater à quel point le film, vu d’aujourd’hui, semble comme avoir eu la prescience des meurtres commandités par Charles Manson le 9 Août 1969. L’argument même de l’intrigue, l’influence de Polanski, ou encore la proximité de Mark Robson avec Sharon Tate qu’il faisait tourner moins de deux ans plus tôt : tout nous ramène d’une manière ou d’une autre, un demi-siècle plus tard, à la tuerie du 10050 Cielo Drive. Coïncidences tragiques qui rappellent surtout à la mémoire les mots de Joan Didion qui écrivait dans The White Album à quel point l’air était lourd, cet été là, d’une angoisse indicible et de la certitude non avouée que quelque chose d’horrible allait finir par arriver. « Des messes noires furent évoquées, et on blâma quelque bads trips », écrit-elle dix ans plus tard en 1979. « Je me souviens très clairement de toutes les mauvaises informations du jour, et je me souviens aussi de ceci, que j’aurais préféré oublier : je me souviens que personne n’était surpris. »