Si tous les gars du monde… (1956) ou l’humanisme triomphant

Réalisé par Christian-Jaque
Avec André Valmy, Jean Gaven, Jean-Louis Trintignant
France/Italie – 1956

Disponible dans la collection « la séance » de Coin de Mire cinéma, Si tous les gars du monde… est une ode à la coopération internationale, un geste humaniste alors que la Guerre froide bat son plein, mais aussi un film au suspens haletant co-écrit par Henri-Georges Clouzot.


 

À l’horizon, l’espoir

Christian-Jaque, réalisateur touche-à-tout qui n’a certainement laissé aucun genre de côté, a sans doute hérité en échange de l’image traditionnelle du faiseur français, le cinéma à papa et consorts. Connu pour son adaptation des Disparus de Saint-Agil (1938) ou encore son pétaradant Fanfan la Tulipe (1952), il est de ces cinéastes dont une forme de constance esthétique et thématique dicte la carrière, avec plus ou moins de réussite, et duquel l’on pourrait penser ne jamais être bien surpris. Et pourtant ! Si tous les gars du monde… prouve avec une justesse admirable le contraire. D’une histoire de marins tombés mortellement malade en pleine mer, Christian-Jaque développe non seulement un récit de sauvetage haletant, mais surtout un film remarquablement dans l’ère du temps, moderne, dynamique et politique. Le scénario, adapté également en roman et signé Jacques Rémy, père d’Olivier Assayas (actuellement au cœur d’une exposition photographique) Henri-Georges Clouzot, ne manque pas d’apparaître comme une sorte de contradiction au chef-d’œuvre de ce dernier, le Salaire de la peur (1951) : là où d’un côté une bande d’égoïstes cyniques doit collaborer à contre-cœur pour convoyer des camions de nitroglycérine sans se faire sauter, de l’autre, l’humanité se tend la main pour sauver une poignée d’hommes dans le film de Christian-Jaque – d’où le titre.

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Le cinéaste surprend par son filmage constamment réaliste (seules quelques scènes du film sont effectuées en studio), et notamment les extérieurs à bord du chalutier des pêcheurs. On imagine bien les américains réaliser un film similaire à la même époque, mais tourner les scènes maritimes sur un navire encastré dans un studio, devant un fond en transparence. Caméra épaule et lumière naturelle, Christian-Jaque apparaît presque avant-gardiste – l’influence de Clouzot cinéaste, Salaire de la peur oblige, n’est certainement pas si loin. Et pour cause, d’ailleurs, puisque la photographie est d’Armand Thirard, le chef-opérateur de Clouzot – qui la même année signe les images de Et Dieu créa la femme de Roger Vadim, ainsi que du Temps des assassins de Julien Duvivier, excusez du peu. La simplicité du filmage, des décors, donne presque au film une impression de fait avec peu de moyens – quand bien même l’aspect globe-trotter de l’histoire, la production vantant 25 000 kilomètres au compteur pour sa réalisation, prouve aussi plutôt le contraire. Sa capture réaliste de l’ère du temps, du milieu des années 1950, en fait un document précieux, qu’il s’agisse d’une simple vue, place de Clichy, de feu le Gaumont-Palace, l’un des plus grands cinémas du monde, ou de la porte de Brandebourg dans un Berlin de la Guerre Froide pas encore coupé en deux par le rideau de fer.

Cette performance réaliste est sans doute accentuée par la distribution du film, car Christian-Jaque a choisi de ne pas miser sur des vedettes, qui seraient peut-être rentrées en contradiction avec le message universaliste du film, et son intérêt pour les héros ordinaires. Certes, on reconnaît des gueules déjà vues (Bernard Dhéran) ou bientôt célèbres (Jean-Louis Trintignant), mais jamais aucune ne prend le pas. Christian-Jacque, dans son avant-propos destiné à la publicité du film, disait : « Un film d’Hommes… sans intrigue sentimentale… sans vedettes… pas de noms… des visages… D’excellents comédiens qui ont su s’effacer pour ne laisser apparaître que l’Homme dans toute sa pureté. » D’ailleurs, il tisse les liens de cette chaîne humanitaire avec un moyen humble propulsé par une poignée de passionnés, la radio amateur, à laquelle le film est aussi un vibrant hommage. Il n’était d’ailleurs pas inhabituel qu’alors, certains mordus des ondes soient à l’origine d’un sauvetage (le film étant lui-même tiré d’un fait divers) ou d’une transmission importante. Comme si, en cette période de crise, la bonne volonté des hommes pouvait tout de même transiter via des circuits moins officiels, se répondre d’un bout à l’autre du globe. Qu’il serait amusant de réactualiser le film à l’ère d’Internet et de Twitter, où des bouées de secours sont aussi parfois lancées par le tout un chacun.

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Dans cette constante recherche d’humanité du film, Christian-Jaque rend inévitablement le contexte politique omniprésent, qu’il soit externe au navire (la Guerre froide, les colonies) ou interne : les marins étant malades après avoir mangé du porc, le seul homme sain à bord est Mohammed (Doudou Babet, que l’on apercevra plus tard dans Cent Mille dollars au soleil), musulman de surcroît, cible de l’ire raciste de ses camarades alors que la guerre d’Algérie fait encore rage. En fin de compte, l’envie de coopération mondiale de Si tous les gars du monde semble préfacer, soixante ans avant l’heure, Seul sur Mars de Ridley Scott. Deux films à rebours de leurs époques, aux mondes divisés comme jamais, où le plus grand nombre doit travailler main dans la main pour sauver le plus petit nombre. Non sans naïveté, Rodolphe-Maurice Arlaud écrivait alors sur le film, dans le journal Combat : « Si tous les gars du monde va bien au-delà du spectacle, très au-dessus des écrans, sa diffusion fera infiniment plus de travail que dix sessions de l’O.N.U., bien plus que cent livres et que cent discours. » Une assertion sans doute bien exagérée, mais elle-même un bel hommage à la force humaniste qui habite le film. Et même de nos jours, ça n’est pas de trop.


DIGIBOOK DVD/BLU-RAY
COIN DE MIRE CINEMA
22 OCTOBRE 2018

Si tous les gars du monde… est édité par Coin de Mire cinéma dans la collection « la séance ». Celle-ci comprend, en plus du film, les bandes d’actualités, bandes-annonces et publicités d’époque – assez drôles pour replacer le film dans un contexte populaire. Au sein du beau coffret, une reproduction du dossier d’exploitation du film, dix tirages photographiques et une affichette.

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