Corruption, meurtre et soleil de plomb dans La Mafia fait la loi (1968)

Jean-Baptiste Thoret répare une forme d’injustice en intégrant dans sa collection « Make My Day » un modèle du film politique italien, La Mafia fait la Loi – avec les stars Franco Nero et Claudia Cardinale – réalisé par Damiano Damiani, cinéaste qui ne démérite pas une réévaluation.

Il giorno della civetta
Un film de Damiano Damiani
Avec Franco Nero, Claudia Cardinale, Lee J. Cobb
1968 – Italie / France


Sous le (plein) Soleil

La génération VHS se souvient de Damiano Damiani (1922-2013) pour quelques-unes de ses réalisations, notamment le western italien Un Génie, Deux Associés, Une Cloche (1975), produit par Sergio Leone, avec Terence Hill, Miou-Miou, Klaus Kinski et … Robert Charlebois. Damiani, c’est aussi Amityville 2 : Le Possédé (1982), préquelle supérieure au film sympathique et efficace de Stuart Rosenberg. Enfin, on se rappelle également en France du réalisateur pour une série TV qui marqua durablement les esprits : La Mafia (La Piovra – 1984), avec Michele Placido et Marie Laforêt. Cependant, Damiani n’occupe pas le même statut que d’autres cinéastes italiens considérés comme des auteurs : Fellini, Leone, Pasolini, Petri, Rosi… Si le temps fait son œuvre, qu’on redécouvre (ou plutôt découvre) ce cinéaste passionnant, il est encore victime d’une certain dédain du genre et des cinéastes affiliés. À l’image de ses confrères américains Robert Wise, Don Siegel ou Richard Fleischer, Damiani signe des westerns, films d’horreur, du cinéma policier. Cet ancien décorateur (le premier métier lié au cinéma qu’il apprend) et scénariste (La Chronique des pauvres amants de Carlo Lizzani – Prix International à Cannes en 1954) est un touche-à-tout passionné, qui ne méprise aucune forme de cinéma – il réalise même de nombreux documentaires. Est-ce pour son éclectisme que beaucoup ne voient en lui qu’un bon professionnel ? Sans doute.

Pourtant, comme nombre d’artisans modestes, Damiano Damiani vaut beaucoup mieux que sa réputation – il faut voir son fantastique western zapatiste, El Chuncho (1966), montrant la mainmise des États-Unis sur l’Amérique Latine. À travers le genre, ici celui du film de mafia dans le bien-nommé La Mafia fait la loi, Damiano Damiani a toujours beaucoup à dire, notamment en parallèle de l’Italie de la fin des années 60. C’est tout autant un drame, qu’une étude de mœurs, sociologique, un portait au vitriol de la péninsule en proie à une corruption généralisée. Adapté du roman Le Jour de la Chouette de l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia (on lui doit aussi Cadavres Exquis, transposé en 1976 au cinéma par Francesco Rosi), La Mafia fait la loi est une œuvre désenchantée, qui laisse peu d’espoir sur la probité et la bonté des hommes.

la mafia fait la loi 2

Ce qui frappe d’emblée avec La Mafia fait la Loi, c’est le soleil qui irradie la Sicile durant tout le métrage. A l’image du thriller de René Clément, Plein Soleil (1960), Damiani tourne son film noir sous un cagnard de plomb. Les ciels sont d’un bleu parfaits, la chaleur moite contamine la pellicule. De cette lumière incandescente (photographie sublime de Tonino Delli Colli, chef-opérateur de Risi, Fellini, Annaud, Polanski, …) nait un sentiment profond de malaise. La chaleur qui l’accompagne semble également prisonnière de l’argentique. Elle accélère la décomposition d’un pays filmé comme un corps en putréfaction. Au milieu de toute cette pourriture, on trouve deux êtres purs : le capitaine des carabinieris Bellodi, interprété par Franco Nero (on ne répètera jamais assez à quel point c’est un immense acteur), en rupture avec Django, Keoma et autres personnages aux visages burinés par le soleil ; et Rosa Nicolosi, témoin d’un meurtre, interpétée par Claudia Cardinale, avec cette même fougue que l’on retrouvera la même année dans le classique de Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest (les deux films sortiront en France en 1969). Eux ne mentent que pour se protéger ou faire le bien. Jamais pour s’enrichir – le vice et la corruption ne les contaminent pas.

En revanche, Damiano Damiani n’offre aucune rédemption aux salauds. Le Parrain Don Mariano Arena (l’américain Lee J. Cobb) est ordure totale, un homme médiocre, que les habitants complices de l’île (de quasi collabos) adulent  parce qu’il les protège, et les arrosent de cadeaux. Damiani fait rire autant qu’il effraie en filmant la laideur des visages des mafieux, qu’il déforme volontairement par le choix d’angles et de gros plans vengeurs. Paradoxlament, La Mafia fait la Loi n’est pas un film manichéen. Le personnage de Parrinieddu (Serge Reggiani), un informateur, ambigu, lâche, mais attachant, comme d’autres personnages, notamment les petits escrocs ou délinquants, pour lesquels le cinéaste a de la sympathie.

la mafia fait la loi 3

Damiani n’est pas un cynique, mais il est honnête et réaliste. Son film ne trahit pas le spectateur : l’issue ne peut en être heureuse. Comme le dit le réalisateur, critique et historien du cinéma italien Vito Zagarrio dans un entretien passionnant présent en bonus, Damiani filme de nombreuses scènes à travers des fenêtres ou l’encadrement de portes. Il montre ainsi, tel un entomologiste, le vrai visage d’une Italie hantée par les fantômes du fascisme, menée du bout du nez par la corruption et le crime organisé. Damiani fait œuvre de moraliste. La finesse d’écriture, l’efficacité du suspense, la science de la réalisation et du montage, révèlent un chef-d’œuvre du cinéma politique dont les thèmes sont toujours d’actualité et transposables dans n’importe quelle partie du globe. C’est toute la force du grand cinéma que de traverser les époques et le temps.


la mafia fait la loi

La Mafia fait la loi est édité dans la collection « Make my Day » de Jean-Baptiste Thoret, chez Studiocanal. En complément, la traditionnelle préface de Thoret (9 min) et un module analytique, a Mafia fait la Loi revu par Vito Zagarrio (40 min).

DVD & Blu-ray
Studiocanal
26 juin 2019

Tag(s) associé(s):