Youssef Chahine : de Hitchcock à Oum Kalsoum

Sa voix et son regard manquent singulièrement au cinéma arabe contemporain. Voilà un peu plus de 10 ans que Youssef Chahine a perdu la vie, le 27 juillet 2008. Au-delà du cinéma et de la seule Égypte, le réalisateur était devenu un véritable homme public, dont la voix comptait grâce à ses films.

Rares sont les cinéastes qui ont acquis une telle dimension dans l’exercice de leur activité sur une aussi longue durée – près d’une quarantaine de films pendant plus de 50 ans, de Papa Amine (1950), jusqu’à son dernier opus, Le Chaos (2007). Son œuvre reste un précieux témoignage des soubresauts et évolutions du monde arabe : la décolonisation, les rêves d’indépendance, le pan-arabisme, les succès et les échecs d’un socialisme arabe laïc, le poids de l’influence soviétique et américaine, la montée de l’intégrisme, les conséquences des attentats du 11 septembre sur la perception du monde arabe, les prémisses du Printemps arabe… Né en 1926 dans une famille catholique égyptienne, Youssef Chahine aurait pu devenir un petit fonctionnaire zélé et tranquille. Fréquentant assidûment les salles obscures d’Alexandrie, le destin en veut autrement. Le cinéma lui permet d’exprimer une voix singulière au sein d’un monde complexe. L’Égypte s’est reconnue la première dans cette œuvre foisonnante, mais également l’Algérie – il tourne le premier film sur la guerre d’Algérie, Jamila l’Algérienne en 1958 – le Liban, le Maroc, la Tunisie, mais aussi la France et les États-Unis.

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Au-delà de ses engagements et de son statut de conscience du monde arabe, Chahine se réinvente en permanence tout au long de sa carrière, mélange les genres et les influences. Le cinéma, Chahine l’a appris dans les salles obscures du Caire et d’Alexandrie, avant de séjourner aux États-Unis en 1947 pour l’étudier au Pasadena Playhouse, en Californie. Rita Hayworth, Ginger Rogers, Fred Astaire, Gene Kelly ont ainsi peuplé son imaginaire de spectateur, puis de cinéaste. Son premier film, Papa Amine, avec Faten Hamama, l’équivalent de Liz Taylor pour le cinéma égyptien, s’inspire des comédies célestes hollywoodiennes des années 40, dont l’exemple le plus fameux reste La Vie est belle de Frank Capra.

Idoles de cinéma

Produit dans le contexte de l’abolition de la monarchie qui allait amener en 1954 le lieutenant-colonel Gamal Abdel Nasser à la présidence de la toute jeune république égyptienne, son sixième film, Ciel d’enfer (1954), reflète l’esprit de la réforme agraire d’inspiration nassérienne. Mais c’est surtout un spectacle populaire captivant : à 25 ans seulement, Chahine déploie son savoir-faire de cinéaste. Il enchaîne les moments mélodramatiques avec des scènes d’une grande cruauté (l’exécution d’un chat au fusil depuis un balcon), les péripéties rocambolesques avec de spectaculaires scènes d’action, dont un final impressionnant qui tire le meilleur parti des décors naturels du temple de Karnak. Final qui rappelle celui de La Mort aux trousses et annonce le formalisme graphique d’Antonioni. Évoquer Ciel d’enfer, c’est l’occasion de rappeler que sans Youssef Chahine, pas d’Omar Sharif ! Non content de découvrir le futur interprète du Docteur Jivago, le cinéaste lui permet de rencontrer sur ce tournage celle qui deviendra son épouse, Faten Hamama. Follement épris de sa partenaire, l’acteur lui demande la main. Pour ce faire, il doit se convertir à l’islam. Michel Chalhoub devint alors Omar Sharif, dont le corps sous la caméra de Youssef Chahine est aussi érotisé que celui de Marlon Brando dans Un Tramway nommé désir.

4 Ciel d'enfer, Youssef Chahine, 1960 © MISR International Films
Ciel d’enfer (1960) © MISR International Films

Soucieux de sortir des sentiers battus du cinéma égyptien, alors essentiellement constitué de mélodrames et de films musicaux, le cinéaste cherche à renouveler son esthétique. C’est ainsi qu’apparaît Gare Centrale (1958), qui est à la fois un aboutissement et un tournant dans l’œuvre du cinéaste. Youssef Chahine y fait preuve d’une triple audace. Premièrement, d’une audace narrative : en abandonnant le récit linéaire classique et en multipliant les points de vue, Chahine brosse le portrait de plusieurs destinées dans le cadre de cette gare, microcosme de la société égyptienne. Occasion d’y épingler les religieux conservateurs au détour d’une réplique, ou d’évoquer le syndicalisme naissant. Ensuite, en privilégiant un montage rapide et rythmé, Chahine dynamise le portrait néo-réaliste de la gare centrale. Force d’un montage qui atteint son paroxysme dans la scène finale, mélange de bruit et de fureur dans la suie ferroviaire, qui rappelle deux autres morceaux de bravoure cinématographiques : le final de Freaks et celui du Salaire de la peur. Néo-réaliste, tant que cela ? Enfin, au-delà de l’arrière-plan social se dessine le portrait audacieux d’un personnage rongé par la frustration sexuelle, ce qui l’amènera au bord de la folie après un meurtre compulsif. Un véritable défi pour Youssef Chahine que de s’octroyer un tel rôle, très éloigné des canons de jeune premier. Et qui préfigure, par son côté sombre, lubrique et obsessionnel, aussi bien le personnage de Norman Bates dans Psychose que celui de Jake Scully dans Body Double, de Brian de Palma. Film hybride, émaillé de néoréalisme, de grandeur hollywoodienne et d’éclats mélodramatiques, à la lisière du fantastique social, Gare centrale est interdit plusieurs années au Moyen-Orient en raison de ses audaces formelles et thématiques. Ce qui plonge alors Youssef Chahine dans une dépression morale et artistique. Il faut attendre l’immense succès critique et public que rencontre le film lors de sa réédition en France en 1982 pour que Gare centrale soit considéré comme l’une des œuvres majeures de son auteur.

« Un cinéaste est toujours politique. »

Saladin (1963) est une superproduction tournée en Cinémascope et commandée par le pouvoir nassérien au temps du panarabisme triomphant, avec plus de 1000 figurants prêtés par l’armée égyptienne. Avec cette réalisation, Chahine s’inscrit dans la logique des fresques et péplums hollywoodiens, qu’il est curieux de revoir à l’aune de Kingdom of heaven (son pendant occidental), tourné 40 ans plus tard dans un tout autre contexte géopolitique. Son expérience suivante, Un jour, le Nil, consacré à la construction du barrage d’Assouan, commandé par les autorités soviétiques et égyptiennes, se solde par la double censure de ses commanditaires. Chahine est contraint de retourner une seconde version, Ces Gens du Nil, avec une nouvelle distribution, qu’il renie intégralement. Épisode malheureux artistiquement, mais qui lui permet d’effectuer une rencontre décisive : Henri Langlois, auquel il confie le positif 70 mm de la version censurée lors d’un festival à Moscou, en 1964.

S’ouvre alors l’ère la plus féconde du cinéma de Chahine, celle de l’après-Guerre des Six jours, en 1967, conflit au cours duquel Israël vient à bout des troupes égyptiennes, jordaniennes, libanaises et syriennes. La défaite plonge les intellectuels et artistes arabes dans une profonde remise en question collective. Elle permet paradoxalement à Chahine de questionner son engagement auprès du pouvoir égyptien et de se renouveler artistiquement pour aborder et créer un nouveau genre : la tragédie musicale. Son point d’orgue est annoncé avec Le Retour de l’enfant prodigue (1975), dernière pièce du « quatuor de la défaite », cycle composé de La Terre (1969), Le Choix (1970) et Le Moineau (1974). Très librement adaptée de la nouvelle d’André Gide, cette coproduction algéro-égyptienne est l’une des œuvres les plus douloureuses du cinéaste. Derrière son classicisme apparent, il dénote surtout une tendance au baroque qu’il pousse à l’extrême : éclatement des points de vue narratifs – le film donnerait aujourd’hui matière à une formidable saga télévisuelle –, figures de clowns qui ouvrent et clôturent cette tragédie, tout droit sorties de Shakespeare – dont on sait combien le cinéaste admirait Hamlet, qu’il tenta en vain de porter à l’écran. Enfin, trois moments musicaux enjoués contre-balancent la tonalité désenchantée d’un film qui bascule in fine dans la violence la plus radicale. N’ayant rien à envier à Jacques Demy, ils sont totalement intégrés à l’action du film, porteurs de messages politiques et sociaux, interprétés par l’alors toute jeune Majida el-Roumi, chanteuse libanaise devenue depuis une soprano de renom.

alexandrie pourquoi affiche

S’ensuit alors un cycle de films sous influence fellinienne, marquée par l’irruption du « Je » dans ses narrations auto-fictionnelles – Alexandrie, pourquoi (1978) (affiche ci-contre), La Mémoire (1982), Alexandrie encore et toujours (1990), Alexandrie-New York (2004) ; le succès polémique de L’Émigré (1994), dénonciation de l’intégrisme et du fanatisme ; la reconnaissance internationale, avec la sélection à Cannes en 1985 de sa co-production franco-égyptienne Adieu Bonaparte et le couronnement de sa fantaisie sur Averroès, Le Destin, Grand prix du 50ème anniversaire du Festival de Cannes en 1997 ; une Nuit américaine, mais à l’égyptienne avec Silence… on tourne (2001) ; enfin, sa dernière œuvre, Le Chaos, prémonitoire du printemps arabe. Chahine échappe ainsi à tous les clichés trop régulièrement apposés sur ce que l’on a vite fait de qualifier « cinéma du monde ». Après tout, ses films étaient préparés et storyboardés avec le même sens du détail qu’une superproduction américaine, alors que ses scénarios étaient, quant à eux, écrits en trois langues. Il déclarait : « Mes films ressemblent beaucoup à mon Alexandrie et à mon Caire : c’est la pagaille. Je suis multiple ». Une œuvre polymorphe, hybride et généreuse, dont la vitalité tient moins aux clivages idéologiques qu’elle pourrait laisser supposer, qu’à la synthèse qu’elle propose entre Orient et Occident, Le Caire et Hollywood. Comme une passerelle d’Hitchcock à Oum Kalsoum.


Remerciements à Amal Guermazi et à Régis Robert de la Cinémathèque française.
L’exposition Youssef Chahine se tiendra jusqu’au 28 juillet 2019 à la Cinémathèque française, dans la galerie des donateurs. Constituée des nombreuses archives personnelles du cinéaste, elle nous fait plonger dans un monde de créations ambitieuses, politiques et lyriques et offre un accès ludique au cinéaste.
Le Destin (1997), L’Autre (1999) et Silence… on tourne (2001) sont à retrouver en DVD dans un coffret aux éditions Montparnasse. Un coffret de dix films est prévu à l’automne par Tamasa, ainsi qu’une édition d’Adieu Bonaparte (1985) par TF1 Studio.