Jim Jarmusch, vacances permanentes

Alors que les juilletistes prennent d’assaut les routes de France, c’est vers l’Amérique que l’on fait cap grâce au cinéma de Jim Jarmusch, au travers d’une rétrospective constituée par ses six premiers longs-métrages. Une échappée libre aux côtés de personnages paumés mais attachants.


 

«Terre d’accueil et de fantasmes, c’est l’Amérique que l’on découvre le visage penché vers la fenêtre du train pour Memphis ou par le hublot d’un avion survolant Manhattan. Pour y parvenir, le chemin est long, ce nous rappellent les séquences d’ouverture de Mystery Train (1989) et Dead Man (1995) où les conquérants tentent en vain d’embrasser leur ennui et contemplent, faute de mieux, les buffalos en liberté et les conteneurs rouillés. Devant ces fenêtres, les personnages de Jarmusch prennent le goût du blues et rêvent à ce qu’ils pourraient faire dehors. Premier pas vers la sortie, ils vont jusqu’à la dessiner sur les murs d’une prison dans Down by Law (1986). Seulement, que fait-on dehors qui ne nous est pas d’ores-et-déjà permis ? Confiné dans un appartement où l’on peut à peine écarter les bras, il nous est toujours possible de se déhancher les yeux fermés, comme Chris Parker dans Permanent Vacation (1980). Même enfermés à trois dans la cellule en noir et blanc de Down by Law, les parties de cartes peuvent s’enchaîner jusqu’au petit matin.

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Down By Law (1986)

“I am lucky to even be here”

Lorsque ses personnages ne sont pas relégués aux embarras d’une vie simple, ils continuent à se donner au temps, cette fois dans l’incandescence estivale. Ainsi, Nicoletta Braschi, dans l’un des chapitres de Mystery Train, déambule dans les rues de Memphis photographiées par le récemment disparu Robby Müller, à cette heure précise où le Soleil fait disparaître sa chaleur dans des feux bleutés, le jazz retentit. Dans Stranger Than Paradise, John Lurie joue du saxophone dans les rues de New York accompagné par le bruit des grillons. Un autre genre de musique familière. Toute action semble s’accorder au rythme déboutonné de cette saison légère. Dans Dead Man, une chasse à l’homme réunissant les plus grands chasseurs de tête de la région de Machine, à l’Ouest des États-Unis, se résume à des conversations au coin du feu. Les gangsters sont plus souvent assis par terre que sur leurs montures, à scruter les cliquetis du fer qui annoncent la mort. Tout un pan d’Amérique figure à lui tout seul dans Dead Man. C’est Johnny Depp, représentant la nouvelle génération des acteurs du cinéma indépendant, ce sont ses visages marqués (Iggy Pop, Lance Henriksen, Billy Bob Thorton), c’est la figure légendaire Robert Mitchum (dont la présence sur le plateau a marqué tout le monde, comme on s’en rend compte dans le documentaire Nice Girls Don’t Stay for Breakfast de Bruce Webber) ou encore sa nuance britannique avec John Hurt. Enfin, ce sont aussi ses natifs, derrière Gary Farmer, acteur amérindien sporadiquement aperçu en second rôle dans les années 80 – il refera d’ailleurs une apparition chez Jarmusch dans Ghost Dog (1999).

Lorsque la bande d’innocents de Down By Law, Tom Waits et John Lurie, menée par Roberto Benigni, prévoit de s’échapper de prison, aucun plan ne nous est dévoilé, apparaissent seulement à l’écran leurs premiers pas sous ce tunnel goudronné qui mène à la liberté. Une fois perdus dans l’immense espace environnant, no man’s land hostile où l’on trouve tout de même le moyen de faire du bateau, rien ne laisse supposer que toutes les forces armées de l’état sont à leur trousse. Il avancent lentement dans les herbes folles, le fond des brises leur fleure la nuque, leur évasion se joue dans le temps privilégié de la pause. Dans le cinéma de Jim Jarmusch, les êtres ne subissent pas l’urgence. La ville ne gronde plus. New York est d’ailleurs aussi construite que fleurie. Rien ne suffoque et la vie baille à pleins poumons.

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Permanent Vacation (1980)

L’Amérique se découvre par ses doux symboles : un paquet de Chesterfield, la voix de Screamin’ Jay Hawkins sur un vieux lecteur CD, l’accent aussi soufflé que trempé sur le mot shit, quelques rares coups de feu. Et quel meilleur moyen d’effeuiller la culture américaine que par le regard du profane ? Dans Stranger than Paradise, une jeune hongroise atterrit à New York pour quelques jours et s’installe dans l’appartement suant de son cousin. Elle trempe son inculture dans les quartiers malfamés et rentre tranquillement écouter I Put a spell on you devant un plateau télé. Le personnage de Roberto Benigni dans Down by Law traîne un calepin de notes dans lequel il compile toutes les expressions utiles à son quotidien en Amérique, et échange allègrement sur les artistes qu’il préfère, du poète au chansonnier. Chacun vaque à sa nonchalance dans ce décor fantasmé jusque dans leurs cahiers de jeunesse, la carte postale dans le veston. Le point d’ancrage, c’est la conscience du passage. Savoir qu’à la fin il faudra choisir entre deux chemins, prendre un bateau vers l’Europe ou rentrer chez soi, prospérer en attendant. Garder à l’esprit que la tranquillité se trouve partout pour celui qui la veut. Se dire qu’il n’y a pas d’autre permanence que celle des vacances.


Les Acacias
Cinéma
3 juillet 2019

La rétrospective des Acacias comporte les six premiers longs-métrages de Jim Jarmusch : Permanent Vacation (1980) – Stranger Than Paradise (1984) – Down By Law (1986) – Mystery Train (1989) – Night on Earth (1991) – Dead Man (1995)