Alain Delon et ses fantômes dans Le Professeur (1972)

Étonnant film dans une période où Alain Delon était en pleine recherche de singularité, Le Professeur ressort en version restaurée et retrouve son montage original, 47 ans après que son producteur, Delon lui-même, ait imposé de multiples coupes pour la sortie françaises. Fidèle à son réalisateur Valerio Zurlini, Le Professeur est avant tout une histoire d’ennui existentiel.

La Prima notte di quiete
Un film de Valerio Zurlini
Avec Alain Delon, Sonia Petrova, Giancarlo Giannini
1972 – Italie/France


Spleen à Rimini

D’un coup de craie, on pourrait entourer et séparer la carrière d’Alain Delon des années 70 du reste de sa filmographie, face à la palanquée de chef-d’oeuvres de grands cinéastes de la décennie qui précède, et avant divers errements cinématographiques notamment dans le polar durant la décennie qui suit. En 1969, Delon reprend les armes de la production après l’échec important de L’Insoumis (1964) d’Alain Cavalier, avec Jeff, petit film, puis juste après avec Borsalino (1970), de Jacques Deray, où il roule des mécaniques avec Bebel. Mais surtout, un nouveau chapitre s’ouvre. Il se radicalise. Chez Melville, évidemment, quand il fait le plus-taiseux-tu-meurs Un Flic (1972) mais surtout lorsqu’il va chercher des formes d’anomalies qui mettent à mal (sciemment, et de manière contrôlée) son image, chez Joseph Losey dans L’Assassinat de Trotsky (1971), chez Joseph Losey dans Monsieur Klein (1976), ou enfin chez Serge Leroy dans Attention les enfants regardent (1978). Peut-être l’affaire Marković [1] aura-t-elle révélé chez lui une noirceur inattendue et désormais exprimée ouvertement dans sa carrière. En prélude à cette décennie, Le Professeur de Valerio Zurlini, tourné en 1972, consacre Delon en acteur usé avant l’heure.

C’est l’histoire banale d’un prof de lycée, Daniele Dominici (Delon), muté à Rimini pour un remplacement le temps de quelques mois. Delon apparaît fantomatique, mal rasé, la gueule blafarde. Déjà vestige d’une décennie achevée, il confronte la nouvelle génération et semble d’autant plus largué. Évidemment, il s’éprend de la fille insaisissable, elle aussi un peu larguée, Vanina (Sonia Petrovna) pour tromper l’ennui de son couple avec Monica (Lea Massari), en plein désagrègement. Daniele est un professeur qui n’apprend rien à ses élèves, dont la « méthode » semble être n’importe quoi pourvu qu’il ait la paix, qu’il puisse cloper et avoir le temps d’aller chercher son canard au kiosque d’en face pendant ses heures de cours. Et le soir, ennui oblige, il claque sa maigre paye dans des parties de poker en compagnie douteuse. Sa romance inattendue avec son élève, la jeune et ténébreuse Vanina, interdite et pas forcément heureuse d’un point de vue moral, le renforce dans sa solitude. Le monde jeune et nocturne de Rimini s’ouvre à lui, ainsi que toutes ses rencontres impromptues. Delon confronte notamment l’immense Giancarlo Giannini (qui quelques années après reprendra le rôle dans un premier temps confié à Delon dans L’Innocent de Visconti), dans une relation plus que ambigüe, empreinte justement de décadence viscontienne ; à l’image, aussi, de la transexuelle qui le courtise à ce moment-là. Zurlini fait durer une scène de discothèque qui scanne les rapports entre personnages. Delon, taiseux comme toujours, observe son monde sur une playlist contrastant forcément avec toute l’ambiance du métrage – son jazz planant et mélancolique signé Mario Nascimbene, souvent connu pour sa partition épique des Vikings (1958). Ici, l’ambiguïté des personnages s’approfondit, leur mal-être fait peu à peu surface, les vérités honteuses s’affirment.

Le professeur 2

Le titre original, La Prima notte di quiete, signifie « la première nuit de tranquillité », citant un vers de Goethe où ladite première nuit n’est autre que la mort, car on ne rêve plus. Zurlini avait pensé Le Professeur comme l’ultime volet d’une trilogie sur une famille bourgeoise italienne – voici pourquoi aussi le film est à ce point-là hanté par le passé. Peu apprécié par la critique, Le Professeur avait été en France distribué dans une version bien plus courte, coupée par Delon en tant que producteur, qui avait évacué autant que possible tous les éléments approfondissant l’intrigue, renforçant l’abstraction du film et surtout de son personnage. Le geste de Delon, en pleine recherche de radicalité, s’entend, mais la « version Zurlini », ici restaurée, est sans doute à préférer, pour le temps que l’intrigue met à se construire, pour la captation de l’ennui profond des personnages. Des personnages qui s’ennuient comme dans le film suivant de Zurlini, son dernier long-métrage, Le Désert des Tartares (1976). Le spleen des ruelles de Rimini fait d’ailleurs écho à celui de la forteresse du Désert des Tartares où croupissent les soldats, dans l’attente d’un assaut qui n’arrive jamais. Dans les deux films, les murs vampirisent les hommes. Et le héros du Désert des Tartares, Jacques Perrin, attend lui aussi, comme Delon, comme Zurlini, sa première nuit de tranquillité…



[1] En octobre 1968, le corps de Stevan Marković est retrouvé dans une décharge publique. C’était un proche de Delon, son homme à tout faire. Delon, impliqué dans l’affaire devenue politique, fut soupçonné d’être le commanditaire du meurtre avant d’être blanchi.

Camelia Films
Cinéma
12 juin 2019