45 ans avant Scorsese, Masahiro Shinoda adaptait Silence (1971)

Adaptation du célèbre roman de Shūsaku Endō , Silence a été redécouvert à l’occasion de l’adaptation faite par Martin Scorsese en 2016, permettant ainsi de remettre en lumière celle de Masahiro Shinoda, cinéaste de la Nouvelle Vague japonaise, signant ici un film âpre, dont le contrepoint américain enrichit aujourd’hui d’autant plus la lecture.

Chinmoku 
Un film de Masahiro Shinoda
Avec David Lampson, Don Kenny, Tetsuro Tamba
1971 – Japon


UN PETIT PAS POUR UN HOMME

Quand les prêtres jésuites Rodrigues et Garrpe surgissent des vagues sur les plages japonaises en 1639, la religion chrétienne est interdite. Craignant cette influence de l’Occident apportée par la foi et les armes, les autorités nippones torturent et tuent quiconque ne renoncerait pas au Christ. « C’est une simple formalité » pourtant, où il suffit de marcher sur une image gravée de la Vierge Marie ou Jésus crucifié. Tel est le défi qu’impose l’auteur du roman Shūsaku Endō à ces deux hommes d’église, venus retrouver leur mentor Ferreira disparu dans l’archipel. Période déjà adaptée au cinéma avec Les Vingt-six martyrs du Japon (1931), l’ouvrage publié en 1966 a connu cette première transposition sur le grand écran avant celle, plus récente, de Martin Scorsese. Celui-ci offrait un vrai contrepoint à ce film de Masahiro Shinoda. Quand l’Américain cherche la solitude, isolant ses acteurs dans de vastes panoramas en Cinémascope, le cinéaste de la Nouvelle Vague japonaise préfère mettre la pression sur ses personnages en les séquestrant dans un cadre toujours plus étouffant. Ciel et horizon disparaissent lentement, jusqu’à ce que l’espoir s’évanouisse à son tour.

SILENCE 02

Le Silence de Masahiro Shinoda est une chute interminable, inexorable, pour le padre Rodrigues, incarné par un David Lampton à la carrière éclair (entamée en 1968, achevée en 1975). C’est une véritable guerre de religion, dans les chairs et les esprits, qui confronte la bonne foi de chacun. Aux jésuites, justifiant le bénéfice de leur présence par un apport à la population locale de connaissances en astronomie, en médecine et d’une possible immortalité de l’âme, on oppose une violence implacable. Le christianisme est considéré comme une maladie à éradiquer, quels que soient les moyens. Passion ou orgueil, Rodrigues croit encore pouvoir sauver le Salut de ses ouailles opprimées. Le cinéaste assume de ne pas forcément donner le beau rôle aux japonais. Mais il met aussi en perspective cette lutte acharnée, dès l’ouverture de son film co-écrit avec l’auteur du livre : son héros prêt au martyr vient de ce mouvement jésuite qui osa contredire l’Église de Rome. Et avec Kichijiro (Mako Iwamatsu), ce pathétique compagnon d’infortune de Rodrigues pour qui le pardon de l’apostasie n’est qu’une formalité, le spectateur ne sait plus au final qui croire, comment croire, et en quoi.


 

aff-silence

Carlotta Films
Cinéma
19 juin 2019

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