Mélo du quotidien dans Demain est un autre jour, de Douglas Sirk (1956)

Douglas Sirk plonge de nouveau dans l’Amérique des apparences, ici dans une tragédie qui confronte le banal du quotidien, l’envie d’échapper à la norme familiale et formatée de l’American Way of Life, faisant se retrouver deux stars hollywoodiennes matures, Barbara Stanwyck et Fred MacMurray.

There’s Always Tomorrow
Un film de Douglas Sirk
Avec Barbara Stanwyck, Fred MacMurray, Joan Bennett
1956 – États-Unis


Sur la brêche

« Jusque dans leurs titres, les mélodrames classiques renvoient à des lieux communs et à une forme de sagesse universelle » dit Pierre Berthomieu dans son immanquable pavé sur le cinéma hollywoodien classique [1]. Formule s’appliquant évidemment remarquablement bien aux films de Douglas Sirk, en particulier Demain est un autre jour, There’s always tomorrow de son titre original, dicton naïf où l’on croit trouver dans les espoirs des lendemains des solutions aux troubles du présent. Sirk, fidèle à ses principes, fait repose son film tout entier sur un règne des apparences, qui déconstruit une nouvelle fois l’American Way of Life. Sauf qu’ici, point de tragique exceptionnel, de destin hors de la norme, seulement un drame, et encore, du quotidien. L’histoire simple d’un père de famille, Clifford Groves (Fred MacMurray) bien heureux (quoique) dans son train-train monotone mais réconfortant, retombant sous le charme de son amour de jeunesse, Normal Vail (Barbara Stanwyck). Demain est un autre jour met à l’épreuve le quotidien de l’Amérique fifties, ses rêves (comme sa peur) d’évasion alors que sa société se normalise.

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Dans cette période d’entre-deux, où s’installe le faste de la culture américaine, une partie d’Hollywood semble regarder en arrière. Les mélodrames s’installent avec des stars maturées des décennies précédentes, comme ici avec Fred MacMurray et Barbara Stanwyck ayant déjà remarquablement partagé l’affiche dans L’Aventure d’une nuit (au titre fort programmatique, même en Anglais Remember the Night) de Preston Sturges, sorti quinze ans plus tôt, et inévitablement dans Assurance sur la mort de Billy Wilder. Ce même Wilder qui, quatre ans avant Demain est un autre jour, réalise lui aussi le grand film du « regard en arrière» hollywoodien avec Boulevard du crépuscule et sa vedette déchue fantasmant sa gloire passée. Dans Demain est un autre jour, on se remémore l’innocence des années révolues d’amour passionné puis les trajectoires différentes prises par les personnages. Lorsque Norma retrouve Clifford, elle lui dit « Après toutes ces années… c’est délicieux de pouvoir te revoir », aussi écho aux films que les deux acteurs ont tourné ensemble et complète plus tard, après une soirée à renouer les liens : « Ce soir, l’espace d’un moment, le temps s’est arrêté.» Au fond, Demain est un autre jour est un film où l’on rêve de voyage dans le temps. Voyager dans le passé pour retrouver cette virginité émotionnelle ; voyager dans le futur pour voir ce qu’il se passerait si l’on changeait soudainement le cap de sa vie.

Demain est un autre jour précède Écrit sur du vent (1956) et suit Tout ce que le ciel permet (1955), parmi les grands mélodrames en couleur de Douglas Sirk ; paradoxalement, il n’est pas tourné en couleur selon l’exigence de Universal. Au grand dam de Sirk, peut-être, qui toutefois retrouve son directeur de la photographie Russell Metty, ce retour au noir et blanc lui permet de retrouver une forme de sobriété qui s’insère d’autant plus dans la description de ce quotidien banal, mâtiné d’une certaine noirceur. Le faste de l’American Way of Life est plus discret, c’est aussi peut-être ce qui rend le film moins grandiose que les autres, car les contrastes des apparences paraissent moins saisissants, encore que le drame qui se profile ne manque pas d’être percutant. Plus généralement, le travail visuel épouse remarquablement bien les traits de Fred McMurray, toujours formidable lorsqu’il s’agit d’interpréter, à l’instar d’Assurance sur la mort, cet average guy américain ; ou le don de rendre la banalité touchante. Aussi, quand se pose à lui le dilemme de quitter sa vie de famille banale pour embrasser une romance qui sera tout autant banale, Sirk le filme avec un réel perçant. Les personnages secondaires, témoins ou victimes de l’enjeu amoureux, sont superbement écrits. Dans le rôle de la femme de Clifford Groves, Marion, on retrouve Joan Bennett – qui dix ans plus tôt sublimait la Rue Rouge de Fritz Lang, Demain est un autre jour étant l’un de ses dernier rôles avant que sa carrière ne s’arrête brusquement, jusqu’à un ultime rôle, bien plus tard, dans le Suspiria de Dario Argento. Le détail apporté à son personnage, le temps de quelques répliques clefs dans sa « rivalité » avec Norma Vail, entre compassion est méfiance, illumine toute la subtilité de ce couple en péril – en fin de compte, Clifford Groves n’a que peu de raison d’être malheureux, ou d’avoir l’illusion d’être malheureux. Un beau Sirk qui sonne avant l’heure un glas discret d’Hollywood, d’une Amérique déjà fissurée.

[1] Hollywood classique, le temps des géants, Pierre Berthomieu, Rouge Profond, 2009, p. 415.


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26 mars 2019

En complément, deux présentations de Jean-Pierre Dionnet, une de Demain est un autre jour, une autre de la carrière de Douglas Sirk. À noter également un livret « Deux ou trois choses que je sais de Douglas Sirk », signé Louis Skorecki, où le critique revient sur son rapport à Sirk durant ses jeunes années aux Cahiers du cinéma, instructif bien qu’il faille accepter avec la condescendance habituelle de l’auteur, franchement pénible durant les premières lignes.