Vertiges d’Histoire dans L’Arche russe, d’Alexandre Sokourov (2002)

Russkiy kovcheg
Un film d’Alexandre Sokourov
Avec Maria Kuznetsova, Leonid Mosgovoi, Sergey Nadporozhsky
2002 – Russie

Carlotta Films donne un nouveau souffle au chef d’œuvre d’Alexandre Sokourov, en ressortant son Arche Russe en version restaurée, déambulation effrénée dans l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Un film unique sur l’art et le temps, filmé en un plan-séquence.

 


Temps intact

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore découvert l’impressionnante Arche Russe lors de sa sortie au cinéma en 2003, c’est l’occasion de se rattraper. Voyage dans le temps prenant place au sein du musée L’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le film de Sokourov est une promenade cinématographique à travers les salles du musée mais aussi les époques, de 1700 à 2000. Sans chronologie aucune, L’Arche Russe évoque, non pas les grands évènements, mais des « petits moments » de l’histoire de la Russie de ces trois derniers siècles, à travers notamment la vie de ses tsars.

« J’ouvre les yeux mais je ne vois rien » entend-on dès les premières secondes du film. Cette voix qui chuchote comme un murmure c’est celle de Sokourov lui-même, sorte d’alter ego du spectateur, qui ne sait où ni en quelle année il est. Apparaît au bout de quelques minutes un homme du XVIIIème siècle qui l’accompagnera (et nous avec) durant tout le film, tel un guide. Nous voici donc partis tous les trois dans ce voyage étrange et inédit dans le musée d’aujourd’hui et le palais d’autrefois, à la découverte des œuvres et personnages qui ont peuplé l’Ermitage. Cette rencontre entre Sokourov et ce diplomate d’un autre temps – qui est, semble-t-il, inspiré de Custine, écrivain, diplomate et auteur de La Russie en 1839 – donne un échange singulier où l’incompréhension et le désaccord règnent la plupart du temps.

l'arche russe tournageFilm unique dans l’histoire du cinéma dans la mesure où il représente un véritable défi technique, L’Arche Russe a été tourné en un seul plan-séquence (et donc en un jour, le 23 décembre 2001), sans montage. Le producteur Jens Meurer pensait naïvement que ce serait un film au tournage facile et peu onéreux. Erreur fatale… Équipe colossale (867 acteurs professionnels, plus de 1 000 figurants, 65 maquilleurs, 50 habilleurs) ; exigences dues à la reconstitution historique (chevaux, calèches, costumes réalisés exprès pour le film, vrais bijoux…) ; contraintes relatives au lieu de tournage (aucun objet ou toile du musée ne devait être touché) et une température extérieure de moins 24 degrés (créant un risque de buée sur la caméra au moment où l’équipe rentrait à l’intérieur)… Bref, un tournage truffé d’embûches, finalement « infaisable » pour Meurer. Après 4 années de préparation, le film fut réalisable techniquement grâce à un système méticuleux spécialement conçu pour l’occasion : système d’enregistrement unique, harnais et système Steadicam fabriqués exprès, batteries spéciales plus légères. Le groupe qui s’est déplacé et a tourné pendant 1h30 était constitué de huit personnes : réalisateur, opérateur Steadicam, chef opérateur, preneur de son…  Tous ont dû suivre une chorégraphie de tournage minutieuse, en parallèle de celle des acteurs et figurants. Fait amusant : les gardiens du musée ont été habillés en costume d’époque pour veiller à la sécurité des objets !

Pour Sokourov, « le tournage en un seul plan est un succès formel ; mais, plus que cela, c’est un instrument qui nous aide à accomplir une tâche artistique très particulière. » Cette tâche, c’est de rendre hommage à l’arche russe qu’est le musée de l’Ermitage, l’un des musées les plus prestigieux et les plus vastes du monde – cinq palais forment ce complexe gigantesque –, et de rappeler son histoire. Fondé par Catherine II, grande amatrice d’art qui acquit plusieurs centaines de tableaux en 1764, le bâtiment était auparavant la résidence des tsars (et le restera jusqu’à la révolution d’Octobre). On aperçoit donc Catherine II, Pierre Le Grand et Nicolas II, mais aussi le poète Pouchkine en pleine dispute avec sa femme. En parcourant 33 salles et presque 1,5 kilomètres de cet immense dédale, le film montre le passage du temps à travers ce musée, témoin silencieux des soubresauts de l’histoire. Le bâtiment a survécu à un incendie en 1837, une inondation, la révolution bolchévique, et le siège de Leningrad durant la Seconde Guerre mondiale. L’Ermitage tient une place à part dans le film : comme le dit son directeur Mikhail Piotrovsky (qui joue d’ailleurs dedans), le musée n’est « pas un décor, mais un des protagonistes, si ce n’est le héros du film. » Sokourov confirme l’importance du musée à ses yeux, « racine et épicentre de Saint-Pétersbourg, [c’est] l’endroit le plus important de la ville. C’est un monde à lui seul ». Apologie de l’art et de la culture, L’Arche Russe est un film d’art sur l’art et sa place essentielle dans nos vies. « La culture est une arche qui nous maintient tous en vie. Les nations et les peuples existent grâce à elles. », affirme Mikhail Piotrovsky. Passerelle entre les cultures et les peuples, on découvre son architecture, ses jardins, les loggias de Raphaël, la porcelaine de Catherine II. Sculptures et tableaux sont motifs à discussion et débat entre la voix off et le diplomate, le premier devant essuyer les moqueries du second qui dénigre l’art russe. Comme Sokourov l’affirme, c’est « aussi un film sur la rencontre entre un Russe et un Européen, et donc entre deux personnes et deux visions du monde. Cette rencontre symbolise l’attirance et l’amour de la Russie pour l’Europe et une certaine froideur européenne à l’égard de la Russie. » L’Ermitage devient un lieu de confrontation entre les époques et les visions du monde où l’art est le sujet de dispute. C’est l’accomplissement de la volonté première du cinéaste pour qui « l’art est, le plus souvent, totalement oublié. »

l'arche russe 3

Enfin, le film est une réflexion sur le temps au cinéma puisque Sokourov a choisi le plan-séquence pour représenter son rêve. « Je voulais essayer de m’adapter au fil du temps en tant que tel, sans avoir à le remanier selon mes envies. Je voulais tenter une coopération naturelle avec le temps, vivre cette heure et demie comme si ce n’était que la durée séparant l’inspiration de l’expiration d’un souffle. » En expiration de ce souffle, une scène de bal majestueuse où près de 300 couples dansent joyeusement. Pour diriger la reconstitution du dernier grand bal impérial de 1913, Sokourov a choisi Valery Gergiev, un des plus grands chefs d’orchestre actuels. Scène longue de près de 10 minutes, où le diplomate français se mêle et profite de ces derniers instants de joie avant le « grand malheur ».

En prenant le temps de filmer la fin du bal, la descente et la sortie des invités, le réalisateur fait ses adieux au vieux monde. « Je ne fais pas un travail expérimental sur le temps. Le temps réel, voilà ce que je peux traduire directement à l’écran. Je ne veux ni le montrer, ni le raccourcir. Il faut le garder intact. » Avec ce plan-séquence, Sokourov trouve le moyen de dire que la représentation de l’histoire est subjective et que l’unité du temps est fondamentale. Une époque ne peut disparaître complètement donc ces époques existent toujours dans la nôtre. Il revendique lui-même vivre dans ces époques. Le film finit sur les mots suivants : « Nous sommes destinés à naviguer éternellement. A vivre éternellement. » Une belle manière de terminer cet essai lyrique sur notre rapport collectif au passé.


arche russe

Carlotta Films
Cinéma
20 mars 2019