Connaissez-vous Paul Whiteman et sa Féérie du jazz (1930) ?

Fantaisie colorée et jazzie, La Féérie du jazz est un film musical mettant à l’honneur son commanditaire Paul Whiteman, dit roi du jazz des années 20 et 30. Une création plastique étonnante, ré-éditée en vidéo par Elephant Film.

The King of Jazz
Un film de John Murray Anderson
Avec Paul Whiteman

États-Unis – 1930


Les fous du roi

féérie du jazz pianoÀ moins d’être un fervent amateur du jazz, il est peu probable que vous connaissiez Paul Whiteman. Pourtant, entre les années vingt et trente, il s’était autoproclamé « King of Jazz » – faisant fi de ceux qui existaient déjà, forcément – et avait conquis la scène musicale. Il prônait notamment un jazz écrit, mêlé à de la forme classique : un orchestre symphonique, une musique écrite, une interprétation en grande pompe et en smoking. Bref, du jazz de blanc. Mais puisque ce petit bonhomme rondouillet, à la moustache toute fine et soigneusement taillée, était le King, il lui fallait son film, sa consécration. C’était en parallèle le temps des Ziegfield Follies, numéros de cabarets grandioses inspirés par les spectacles de Folies Bergères, qui auraient eux-même droit à deux adaptations plus tard, Le Grand Ziegfield en 1936 et Ziegfield Follies en 1946. La Féérie du jazz est dans cet esprit : une succession de tableaux, de saynètes plus ou moins diverses entrecoupées d’interludes plus ou moins comiques.

Produit par Carl Lammle de Universal et orchestré autour d’un culte de la personnalité de Paul Whiteman – un prologue en dessin-animé rappelle comment il obtint son titre de King of jazz, lors d’un safari en Afrique où il joua pour envoûter les locaux et la savane – le film est surtout un prétexte aux exubérances formelles et musicales. La Féérie du jazz est tourné en Technicolor bichrome, c’est-à-dire un Technicolor avec seulement deux bandes (une rouge, une verte) recréant l’impression de couleur, malgré l’absence de bleu. Dans ce « courant » technologico-esthétique, il faut absolument voir Masques de Cire (1933) de Michael Curtiz. Dans le show de Paul Whiteman, la couleur construit un décor somme-toute assez minimaliste malgré son éventuelle démesure – ce piano gigantesque dont surgit un orchestre entier, ou le clou du spectacle avec le melting pot. Quelques propositions de cadre absolument étonnantes font office de fulgurance marquantes, préfaçant tantôt, dans un style pas moins musical, ce que Disney fera dans son Fantasia en 1940. D’autres figures chorégrahiques préfacent quant à elles les fééries circulaires à venir de Busby Berkeley. Autant d’éléments disséminés çà et là au sein d’une réalisation cependant très convenue et statique dans son ensemble.

Féérie du jazz (10)

Il faut tout de même voir l’ensemble davantage comme une curiosité cinématographique et culturelle plus qu’autre chose. Les numéros, inévitablement, ne sont pas tous de la même qualité, certains interludes comiques sont tout bonnement incompréhensibles – ou juste ratés. L’amusement sympathique que constitue le show dans les première vingt minutes n’a pas non plus une portée considérable. Au fond, c’est un divertissement très américain, à consommer dans l’instantané, comme un spectacle de Broadway qui occupe le temps d’une soirée. Un moment profondément américain à l’image de ce fameux melting pot final, où toutes les cultures du globe, chacune avec sa légion de stéréotypes, viennent se faire « ingérer » par les États-Unis. Elles ressortent de la marmite (littéralement le « melting pot ») uniformisées, en rang et toutes de la même couleur. Quelle étonnante métaphore de la culture à l’américaine, où l’apparente diversité est lessivée sur l’autel de la bannière étoilée !

Féérie du jazz (4)

Une œuvre tellement américaine, également, que Paul Whiteman et sa Féérie du jazz apportent également avec eux l’envers du décor de leur époque. Jean-Pierre Dionnet rappelle justement comment Duke Ellington, lui aussi jadis King of jazz, qui alors reconnaissait tout le talent de Paul Whiteman, finalement relégué dans les salles plus confidentielles de Montreux, ruminait « avec Louis Armstrong et d’autres, nous étions les rois. Et puis, nous nous sommes fait voler la vedette par Paul Whiteman. L’homme blanc. » Mais si aujourd’hui, les véritables kings Duke Ellington ou Louis Armstrong ne sont plus à présenter, Paul Whiteman, peut-être un peu tombé en désuétude, se redécouvre avec fascination, notamment pour son talent imparable d’orchestration. Et pour cause : La Féérie du jazz présente également la célèbre Rhapsody in blue de George Gershwin, commandée par Whiteman en 1923 et enregistrée pour la première fois en 1924. Comme quoi, Whiteman, vrai ou faux roi, n’aura pas manqué d’agréger autour de lui les plus grands. Et ceux à venir : parmi les talents du spectacle, on aperçoit le jeune Bing Crosby. Une histoire de l’Amérique dans sa culture, que la Féérie du jazz, avec ses expérimentations, comme ses faiblesses ou ses manques, traduit très bien.


 

3d-feerie_du_jazz_combo_br.10

L’édition DVD/Bluray de La Féérie du jazz par Elephant Films est accompagnés par une présentation de Jean-Pierre Dionnet, assez riche sur le contexte musical de l’époque, ainsi qu’une poignée de scènes coupées. À noter que la restauration 4K, de bonne facture dans l’ensemble, a été sporadiquement complétée de photographies, pour quelques morceaux de film vraisemblablement encore manquants ou ne pouvant être restaurés.

Combo DVD/Blu-ray
Elephant Films
30 janvier 2019