« Bob supportait le poids du monde sur ses épaules » – entretien avec Bruce Weber et Carrie Mitchum

Documentaire magnétique et un peu à part, Nice Girls Don’t Stay for Breakfast, tente une incursion dans l’intime et le quotidien du géant Robert Mitchum. Son réalisateur, le photographe Bruce Weber, qui avait jadis fait le portrait de Chet Baker dans Let’s Get Lost, concrétise avec la sortie de son film une étonnante relation avec l’acteur impénétrable. Cette quête l’a élégamment rapproché de Carrie Mitchum, petite fille de Bob, qui témoigne dans le documentaire et révèle une facette fragilisée de son grand-père.

Vous avez filmé Robert Mitchum en 1991. Pourquoi le documentaire ne sort-il qu’aujourd’hui, plus de 20 ans après ?

Bruce Weber : Je me suis perdu dans d’autres projets, j’ai réalisé un documentaire sur mes chiens dont je suis très fier, A Letter to True, et j’ai aussi travaillé sur des courts-métrages. Je crois aussi que j’avais besoin de prendre du recul, surtout après la disparition de Bob, parce que je sentais que je pouvais vraiment dire des choses dans le film que je n’aurais pas pu dire de son vivant. Par exemple toutes les choses par rapport à Dorothy, sa femme. J’ai senti que je n’arrêtais pas de penser à elle : qu’aurait-elle à l’esprit si elle entendait telle ou telle histoire de tromperie ? Serait-elle fâchée ou blessée ? Je ne la connaissais pas bien pendant le tournage, à part des éléments donnés par des personnes avec qui je parlais d’elle. Mais quand Bob a disparu, nous avons développé une petite relation amicale, on se parlait au téléphone. J’ai compris qu’elle avait eu des moments difficiles avec Bob mais qu’en même temps leur relation était une incroyable histoire d’amour. Carrie, pourrais-tu la décrire un petit peu ?

Carrie Mitchum : C’est drôle car ma nièce m’a posé des questions là-dessus hier, elle m’a demandé « pourquoi Dorothy est restée ? Pourquoi a-t-elle enduré tout ça ? ». Ça m’a fait penser à une image : celle que même si le monde entier les attaquait, mes grands-parents se seraient défendus, dos à dos, flingues et couteaux à la main, protégeant l’autre jusqu’au bout. Ça ne voulait pas forcément dire que face-à-face ils étaient sur la même longueur d’onde mais ils étaient férocement loyaux l’un envers l’autre et rien n’aurait changé ça. Donc quoi qu’il arrive, même quand Bob partait ou qu’ils n’étaient pas d’accord sur l’éducation de leurs enfants, cela n’avait jamais de conséquence sur l’engagement qui les rattachait l’un à l’autre, qui était inaltérable. Ma grand-mère a vécu jusqu’en 2014, alors que Bob est mort en 1997, donc elle a vécu un bon bout de temps sans lui et une des dernières fois où je l’ai vue, elle m’a dit « Quand je mourrais je veux que vous dispersiez mes cendres dans la mer », comme ce que l’on a fait avec les cendres de mon grand-père, « parce que Robert et moi avons passé un accord : de l’autre côté on se retrouvera sur l’île de Pâques ! »

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Qu’est-ce que Robert Mitchum a en commun avec Chet Baker ? Est-ce le mystère qui les entoure ?

C.M. : Dans mon esprit ils ont un esprit d’aventure romantique en commun. Ça m’est venu hier, quand Bruce a dit que Chet choisissait toujours l’hôtel le plus proche d’une gare de greyhound. Il y a une fugacité chez eux, on sent que l’on est en contact avec eux juste pour un moment court et instantané. Et dans le film, Benicio del Toro dit que quand Bob entrait dans une pièce, c’était comme une étoile filante qui passait à travers, je pense que c’était pareil avec Chet. Ces hommes étaient deux énormes boules d’émotion et de passion, qui brûlent avec éclat, et que l’on doit réussir attraper au vol.

Il avait une image de dur à cuire au cinéma, a-t-il souffert de cette image de bad boy ?

B.W. : Je ne pense pas, au contraire : il embrassait cette image. Il y avait beaucoup de choses qu’il ne voulait pas faire. Quand je demandais quelque chose à Bob, il répondait de temps en temps « Oh non je n’ai pas envie de faire ça », pas comme une diva, c’est juste qu’il était paresseux parfois, quand il est devenu plus vieux. Chet était pareil et disait « Oh non je ne peux pas répondre à ça », d’autant qu’il ne pouvait pas faire les choses deux fois. Vous savez, Bob et Chet étaient toujours fatigués, c’était le genre de personne à supporter le poids du monde sur les épaules. Bob a mis beaucoup de cet aspect-là dans ses personnages. Chet a chanté là-dessus. Et ils avaient leur propre vision (mais pas la même) de la manière dont le monde les percevait, et je pense qu’ils étaient toujours en train de combattre cette perception. Pendant des années, être un acteur n’était pas vraiment un truc de mec. Sauf si vous faisiez du théâtre. Chet aussi a souffert de ça, il venait de l’Oklahoma, où les jeunes jouaient au football ou au basketball. Donc ils étaient toujours un peu embarrassés de leurs professions.

C.M. : Oui c’est vrai, incontestablement. Quand j’étais enfant, ce qui était deux générations après, c’était pareil pour les garçons de mon école, ils ne voulaient pas être vus comme « les garçons du club de théâtre », c’était toujours un stigma.

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Est-ce que David Lean avait compris la fragilité de l’acteur, en lui donnant le rôle d’instituteur dans La Fille de Ryan ?

B.W. : Je pense qu’ils ont été très intelligents de l’engager, le personnage créé par David Lean n’était pas écrit de manière si intéressante. Mais je crois que Bob était capable d’incarner ces deux types de personnages. Charles Laughton a vraiment compris la sensibilité de Mitchum en l’embauchant pour La Nuit du chasseur car pour incarner quelqu’un d’aussi diabolique, il faut être assez sensible.

Quelle était sa relation à Hollywood et aux studios ?

C.M. : Je me rappelle que quand j’ai commencé à jouer et que je lui ai demandé s’il avait des conseils, il m’a dit : « Deviens amie avec le réalisateur, ne saute pas au-dessus des câbles, sache que tous les agents sont parasites ! » Il détestait les exécutifs en costume. Je ne pense pas qu’il serait très flatteur avec le business actuel. Je pense qu’il aimait beaucoup les gens avec qui il travaillait mais qu’il gardait de la distance par rapport au business.

Quel est le film dans lequel vous préférez Robert Mitchum ?

C.M. : Quand j’ai revu le film hier soir, je me suis dit – et je ne sais pas pourquoi mais je reviens toujours vers ce film – que c’était Horizons sans frontières parce qu’il y a une sorte de normalité dans ce film. Deborah Kerr est un peu plus vieille, un petit peu plus épaisse également, et il y a une sortie de douceur qui s’échappe du film. Je pense que mon grand-père était heureux d’avoir vécu ça dans la vraie vie, cette douceur simple. J’aime le fait qu’il ait interprété ce personnage.

B.W. : Pour moi, c’est tous les jours différent ! Mais ce matin quand je me suis réveillé, je pensais à Bob et je ne pouvais m’empêcher de penser au Poney Rouge. Parce que j’adore la manière dont il se comporte avec l’enfant dans le film. En vérité, je pensais qu’il serait comme ça avec mon équipe et moi-même durant le tournage. Finalement c’est nous qui avons été comme ça avec lui !

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Vous dites à la fin du film que vous avez l’impression de ne pas avoir résolu le mystère Mitchum. Pourquoi ?

B.W. : Qui peut se targuer de connaître vraiment quelqu’un à 100% ? Personne. J’espère avoir touché quelque chose. Un jeune homme est venu au cinéma après l’avant-première, il devait avoir 19 ou 20 ans et il m’a dit « Bruce, je suis venu ici juste pour voir votre travail, je ne connaissais pas grand-chose sur ce mec mais c’était un incroyable acteur et personnage, j’ai envie de regarder tous ses films maintenant ! » J’aime le fait que le film ait un avenir. Que les gens n’oublient pas Bob, c’est important. Je crois qu’au fond, c’est la vraie raison pour laquelle j’ai fait le film, pour qu’il ne soit pas oublié. Cela pourrait bien arriver un jour et ce serait un désastre.

Vous nous montrez un Mitchum amateur de musique et chanteur. La chanson était-elle un moyen d’expression différent pour lui ?

B.W. : Oui, incontestablement. Il m’a parlé de la musique de Johnny Mercer qu’il aimait beaucoup. C’était un parolier brillant. Je pense qu’il aimait beaucoup les paroles de ses chansons. Et quand il a travaillé avec John Huston, il a rencontré tous ces musiciens qu’il a emmenés à Los Angeles et qu’il a payés pour enregistrer un album ! La plupart des gens ne font plus ça aujourd’hui.

Y a-t-il quelque chose que vous avez oublié de lui demander ?

B.W. : Oui et je l’ai réalisé hier : « Hey Bob, pourquoi s’arrêter maintenant ? Faisons la seconde partie du film ! »


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Remerciements à Manuel Chiche et à La Rabbia

Nice Girls Don’t Stay for Breakfast, en salle le 27 février 2019.