Renoir père et fils – Le cinéma comme impressionnisme

Dans ses Histoire(s) du Cinéma, Jean-Luc Godard faisait une proposition audacieuse : le premier cinéaste, c’est Manet. Tout ce qui fera la force du cinéma est déjà présent dans la peinture impressionniste. Et si le cinéma, tel qu’il s’est développé en France à la fin du XIXème siècle, n’était qu’un prolongement du mouvement impressionniste ? L’exposition au musée d’Orsay consacrée à Pierre-Auguste et Jean Renoir ne part pas de ce postulat mais découd plutôt l’héritage – du père au fils et du fils au cinéma moderne – qui fit dire à Godard que Manet était le premier cinéaste et fit surnommer Jean Renoir le patron par toute la Nouvelle vague française.

Le premier est le plus classique des grands peintres impressionnistes. Le second est le plus impressionniste des grands cinéastes classiques. Ils n’ont rien à voir, mais ils ont tout en commun, comme souvent entre un père et son fils. Bien sûr, Jean Renoir a régulièrement cité, plus ou moins explicitement, la peinture de son père. De Partie de Campagne au Fleuve, en passant par la scène de chasse de la Règle du Jeu, la référence et le clin d’œil sont partout, comme le rapporte la passionnante exposition au Musée d’Orsay. Mais la filiation est peut-être plus profonde encore, plus implicite. Une continuité qui s’inscrit dans l’histoire même du cinéma.

 

 

Le vent dans les feuilles

Lors de la projection du Repas de Bébé des Frères Lumière, le 28 décembre 1895, pendant l’historique première séance publique de cinéma, on rapporte que ce n’est pas tant l’action au premier plan – Auguste Lumière et son épouse Marguerite Winkler donnant à manger à leur fille Andrée – qui impressionna les spectateurs, mais ce que l’on voyait à l’arrière-plan : le mouvement du vent dans les arbres, agitant les feuilles. C’est cette même impression de mouvement qui surprend dans les paysages peints par Monet et les impressionnistes. Le contraire d’une nature morte contrôlée par l’artiste, une nature vivante, prise sur l’instant.

Car il y a aussi, dans la peinture impressionniste comme dans le cinéma, la volonté non seulement de capter le réel, mais aussi de capter le temps. Mais l’impression de spontanéité de l’instant capté est artificielle : il faut des heures pour peindre une seconde. Et on retrouve cette même contradiction apparente dans le cinéma de Renoir, motivé par une impression de réel construite avec tous les moyens du cinéma. Si les cinéastes de la Nouvelle Vague lui rendront hommage, Jean Renoir n’a rien d’un Godard ou d’un Truffaut dans ses méthodes : il aime tourner en studio, et ne craint pas l’utilisation d’un matériel lourd et encombrant. Comme la peinture impressionniste ne souhaite pas ressembler à la photographie dont elle est contemporaine, le cinéma de Renoir ne cherche pas le naturalisme, mais l’impression de réel.

L’héritage Renoir

Jean Renoir (1894-1979) grandit dans le milieu artistique montmartrois entouré des oeuvres et des modèles de son père, de ses amis peintres et romanciers, et de cette vitalité artistique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Quand la Grande Guerre éclate en 1914, Jean Renoir et son frère Pierre (le comédien) s’engagent et sont blessés. Jean, devenu adulte par les circonstances, passe sa convalescence aux côtés de son père, lui aussi malade et rhumatique, et échange réellement pour la première fois avec l’artisan-peintre. Ce père qu’il admirait déjà, devenait alors réel.

renoir père et fils

Cette rencontre est le point de départ du travail biographique que Jean Renoir mena sur son père, créant ainsi une légende familiale, et posant les pierres de son propre mythe. On observe au long de l’exposition comment Jean Renoir construisit son héritage, d’abord en le dilapidant pour payer ses films puis en le reconstituant, rachetant les tableaux un à un, en publiant des écrits sur le peintre et en organisant des expositions.

Ainsi, plus qu’une filiation thématique, l’exposition met en lumière un héritage technique et culturel ainsi que financier. L’exemple de Nana, sorti en 1926 est assez significatif. Le personnage de Nana, tiré du roman d’Emile Zola, ami de Renoir père, évolue dans le milieu mondain et parisien qui anime dans les toiles du peintre. Cependant, c’est en vendant de nombreuses toiles du père que le fils put réaliser ce portrait de la France bourgeoise de la fin du XIXe siècle. Ironique.

De l’artisanat d’art à l’industrie cinématographique

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) commença sa carrière en tant que peintre céramiste. La minutie et la délicatesse de ses dessins ne firent pas le poids face aux illustrations convenues (d’après le peintre) réalisées par les machines introduites en masse. Mais cette attention au détail, cette observation des formes, des couleurs et de la lumière ne quitta jamais Renoir qui peignit jusqu’à la fin de sa vie. céramisteSon fils Jean, avant d’être cinéaste, s’était également épris de peinture sur porcelaine (voir le portrait de Renoir à ses céramiques par Albert André) et commençait à vendre des céramiques (très beaux objets présents au sein de l’exposition).

Ce désir de liberté que Renoir père incarnait face à l’artisanat industriel puis à la peinture classique était d’autant plus forte qu’elle s’alliait à une exigence technique à laquelle Renoir fils continua de se plier sur ses plateaux. L’attention que le peintre portait aux couleurs et à la lumière est reconnaissable dans le travail cinématographique de Jean Renoir. Du noir et blanc lumineux et moderne de la Partie de campagne (1936) au technicolor maîtrisé du Fleuve (1951) et du Déjeuner sur l’herbe (1959), on voit transparaître les désirs impressionnistes.

 

 

Cependant, la rigueur n’appelait pas chez les Renoir ni le tourment ni la sévérité. En effet, les travaux de Pierre-Auguste étaient réalisés en équipe : toute la maisonnée, la famille comme les domestiques, participait joyeusement à la création en tant que modèle, comme Jean Renoir le rapporte dans ses biographies de son père. Ces échanges enthousiastes se retrouvaient aussi dans les correspondances et relations que Renoir entretenaient avec ses contemporains, peintre impressionnistes, compositeurs, poètes et romanciers. Il est peut-être facile de rapprocher ce travail d’équipe à un plateau de tournage. Cependant, il est certain que Renoir a appris à bonne école les intérêts du travail en équipe et en famille, collaborant avec son frère Pierre, l’acteur et plus tard avec son neveu Claude, chef opérateur. Un autre de ses proches est Jean Gabin avec qui il forma un duo célèbre, et à qui il donna les personnages les plus emblématiques de ses films et de cet univers fin de siècle, du mécano de La Bête humaine à l’entrepreneur de cabaret dans French Cancan.

Les mondes de l’art

Comme Renoir, Manet, et nombre d’impressionnistes, les Lumière sont de grands bourgeois du XIXème. Et comme des impressionnistes, ils représentent leur quotidien. A l’instar du Déjeuner de Bébé, de nombreuses vues Lumière sont des témoignages de la vie bourgeoise dans la France du XIXème siècle. Un thème que reprendra plusieurs fois Renoir dans ses films. La Promenade de Pierre-Auguste Renoir (1870), les vues familiales des Frères Lumières et la Partie de Campagne de Jean Renoir (1936) ne sont au final qu’une variation sur un même thème : la bourgeoisie du XIXème à la campagne. Dans la filmographie de Jean Renoir, cette haute bourgeoisie rencontre aussi l’aristocratie, la force ouvrière, les danseuses de Cancan et les hommes d’affaire : tout un portrait de la France au tournant du siècle, que les impressionnistes et leurs contemporains ont si souvent examinés.

 

 

Il y a d’abord le milieu artistique et festif, celui du Moulin rouge, du Moulin de la galette, des bords de Seine, qui se retrouvent chez Zola, Maupassant, les frères Caillebotte, Manet et chez Renoir père, puis dans les films du fils. Cette frénésie créatrice, Renoir fils la partageait avec les artistes de sa génération. Man Ray ou Henri Cartier Bresson ne sont pas bien loin quand on observe la science du montage et du cadrage de Renoir fils. Les personnages de créateur, qu’il soit artiste, entrepreneur ou scientifique, habitent les films de Renoir, comme il peuplaient les romans et les peintures du siècle précédent. Ils sont à la fois le sujet et la puissance créative de toutes ces œuvres réalisées dans ces microcosmes culturels.

 

 

On réalise vraiment le passage d’une génération à l’autre à la comparaison de la Partie de Campagne du fils avec La Balançoire, du père. Dans la peinture, la jeune femme qui se balance porte une belle robe blanche à nœuds bleus, légère et éclatante. Dans le film du fils, ce n’est pas la jeune femme à la balançoire qui porte cette robe, mais sa mère. Mais celle qui incarne ce passage de flambeaux, c’est surtout Andrée Heuschling dite Dédée, dernière modèle du peintre et épouse du cinéaste, qui est, nous dit-on, la raison pour laquelle Renoir fils se mit au cinéma : il voulait en faire une star. L’héritage du peintre à son fils, puis la légende que le fils fit de lui-même et de son père dépassent les frontières de la France : les deux artistes sont grandement célébrés partout dans le monde et surtout aux Etats-Unis, notamment grâce à la Fondation Barnes à l’origine de cette exposition, ce double hommage au cinéma et à l’impressionnisme.

renoir par rivette

Ainsi, le cinéma est né en France dans le même contexte social et selon les mêmes désirs de mouvement que l’impressionnisme. Et, si l’impressionnisme disparaît à l’orée du XXème siècle, le cinéma, avec des réalisateurs comme Jean Renoir, est sa survivance. Pas un hasard ainsi si les histoires des grands films de Renoir sont celles de grands auteurs du XIXème : Maupassant, Zola, Flaubert, Mirbeau. Pas un hasard non plus, si lorsqu’il filme le réalisateur pour son documentaire Renoir, le patron du cinéma français, Rivette filme Renoir dans un grand jardin à la Manet, comme on représenterait un peintre impressionniste. Depuis cette perspective, le cinéma ne serait pas, alors, l’héritier de la photographie paysagiste et portraitiste dont les rapports picturaux sont à associer au néo-classicisme. Au contraire, le cinéma accomplit le rêve de l’art moderne : là où la photographie et la peinture classique sublime, la pellicule impressionnée du cinématographe Lumière, des caméras de Renoir et de ses héritiers, à son tour, impressionne.

Le jeudi 24 janvier de 18h30 à 23h, assistez à la Curieuse nocturne « Renoir père et fils » avec projections sur écran géant dans la nef, médiations et rencontres pour entrer dans l’univers fascinant des Renoir. Gratuit pour les moins de 26 ans.

Article rédigé par Pierre Charpilloz et Eugénie Filho.