De la gloire à l’oubli : Douglas Fairbanks – Je suis une légende

Depuis plus d’une dizaine d’années, les soeurs Clara et Julia Kuperberg retracent une histoire hollywoodienne dans un corpus documentaire qui semble désormais immanquable. Leur dernière production, Douglas Fairbanks – Je suis une légende, embrasse la carrière et la vie d’une figure tutélaire de l’ère du muet. Avec, comme à chaque fois, le désir de conquérir les néophytes.

Fairbanks était un gars de la côte Est. Sa trajectoire est exemplaire, typique du nouveau rêve américain que constitue alors l’expansion d’Hollywood(land) – quelques années plus tôt, le cinéma américain était justement encore essentiellement situé à l’Est – des planches de New York à Los Angeles, où il débarque en 1915. Comme tout le monde, il rame. Un sourire étincelant le fait remarquer sous peu, et il fait alors ses débuts chez D.W. Griffith. L’année suivante, il se lie également d’amitiés avec Charles Chaplin – une de ces rencontres qui change tout, forcément –, entame une romance avec une de ses propres idoles, « la petite fiancée de l’Amérique », Mary Pickford, et fonde d’ores et déjà sa première maison de production, la Douglas Fairbanks Film Corporation. Débuts fracassants. Dès 1919, il s’associe à Mary Pickford, Charles Chaplin et D.W. Griffith pour fonder United Artists, firme visant à reprendre le contrôle de la distribution de leurs films pour éviter la mainmise des majors – « les fous prennent le contrôle de l’asile » titre la presse.

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Douglas Fairbanks, Mary Pickford, Charles Chaplin et D.W. Griffith à la signature des contrats de United Artists, en 1919.

Le nom de Fairbanks – un vrai nom d’acteur, d’ailleurs, à la Gary Cooper – s’assimile à un parfum d’aventures et de voyages. Il a non seulement interprété nombre de rôles du genre, mais apporté sa pierre à l’édifice à chaque fois, comme des mimiques ou marques que d’autres figures du genre, Errol Flynn ou Tyrone Power, reprirent plus tard. Un exemple parmi d’autres : Fairbanks, coscénariste sous alias, invente la signature du justicier masqué dans Le Masque de Zorro (1920) réalisé par Fred Niblo, adapté du personnage inventé l’année auparavant par Johnston McCulley ; impossible pour Tyrone Power, héros du remake homonyme de 1940 signé Ruben Mamoulian, de ne pas reprendre ce qui est désormais une marque de fabrique du personnage, et ainsi de suite pour les adaptations postérieures.

black pirate posterFairbanks collabore de nouveau avec Fred Niblo sur Les Trois mousquetaires (1921), autre pilier du cape et d’épée et enchaîne de la sorte les rôles emblématiques : Robin des Bois (1922), d’Allan Dwan, Le Voleur de Bagdad (1924) de Raoul Walsh, où il fait construire, grâce au grandiose chef décorateur William Cameron Menzies, des décors dépassant l’entendement, ou encore Le Pirate noir (1926) d’Albert Parker, tourné en couleur (Technicolor bichrome). Au sommet de sa gloire, il est l’acteur le plus connu du monde, et le beau monde vient d’ailleurs lui rendre visite dans sa demeure-culte, « Pickfair », d’après le nom du couple que l’Amérique considère presque comme leurs têtes couronnées.

Mais voilà, comme tant d’autres, Fairbanks se heurte violemment à l’année 1927, qui voit l’usage du son être popularisé par Le Chanteur de jazz d’Alan Crosland. Dans Le Masque de fer (1929) d’Allan Dwan, partiellement parlant dans certaines versions, Fairbanks fait mourir pour la première fois son personnage, d’Artagnan, rejoignant au Ciel ses compagnons trépassés. Son mariage avec Mary Pickford bat de l’aile, trouvant évidemment son écho dans l’adaptation parlante de La Mégère apprivoisée par Sam Taylor, où le couple partage l‘affiche. Il ne faut pas quelques films pour qu’il sombre dans l’oubli, la mémoire collective du public américain, l’ayant si longtemps chéri, désormais trop occupée par la cacophonie parlante et ses nouvelles stars. Un archétype de carrière brisée, à l’instar Buster Keaton, qui, contrairement à Chaplin, n’aura pas pu faire la transition vers le parlant. Fairbanks décède d’une crise cardiaque en 1939, à l’âge de 56 ans.

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En tapis volant dans Le Voleur de Bagdad (1924), trucage réalisé à l’aide d’une grue tractant le tapis avec des cordes à piano, à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du décor.

Toute cette histoire, hautement tragique mais riche en grand cinéma, en histoire de l’Amérique, les sœurs Kuperberg ont la riche idée de la faire narrer à la première personne, par Laurent Lafitte. Procédé intrigant qui évite surtout le sempiternel schéma des intervenants se succédant, au profit d’un récit finalement émotionnel, personnel et immersif dans les décennies-clefs de la naissance d’Hollywood. Plus encore, il ouvre la carrière d’une star, désormais essentiellement connue par nom, à tout un nouveau public, comme une percée ludique dans le muet, ses grandeurs et sa décadence. Et un rappel émouvant que les légendes meurent aussi.


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Douglas Fairbanks, je suis une légende, sera diffusé le 2 janvier à 22h35 sur Arte.

Dix documentaires de Clara et Julia Kuperberg sont à retrouver dans le coffret DVD Il était une fois Hollywood, sorti le 20 novembre par les Editions Montparnasse.