Hank and Jim, destins croisés de James Stewart et Henry Fonda

Deux stars hollywoodiennes, James Stewart et Henry Fonda, sont croisées dans un livre biographique de Scott Eyman, Hank and Jim. L’occasion pour l’auteur de raconter la vie de deux grands mythes du cinéma, mais aussi plus d’un d’un demi-siècle d’histoire hollywoodienne aux prises avec son temps. Rencontre avec son auteur.

Scott Eyman, auteur, entre autres livres, de biographies de Lubitsch, de Cecil B. DeMille, de Louis B. Mayer ou de John Wayne (livre de référence qu’Actes Sud devrait enfin achever de traduire prochainement) vient de faire paraître aux Etats-Unis une biographie croisée de deux géants d’Hollywood : Henry Fonda et James Stewart. Hank et Jim, amis pour la vie que l’on suit pas à pas sur plus de cinquante ans. À Hollywood, bien sûr, chez John Ford : Les Raisins De La Colère (1939) et la grande Dépression, vécue en collocation par les deux jeunes acteurs sans le sou sur le macadam glacé des trottoirs new-yorkais. Chez Lubitsch, aussi, au cœur de l’Europe fantasmée sur les backlots de la Paramount, qui laissait entendre pour qui le voulait vraiment la rumeur des tumultes du siècle à venir, dans Rendez-vous (The Shop Around The Corner, 1940). Et puis, la guerre. Pour Stewart, ce fut le tonnerre assourdissant des cockpits non pressurisés des B-24 dans le ciel du front européen. Pour Fonda, la lente agonie de ne rien faire sur un navire perdu au milieu du Pacifique. Un silence de mort, et puis le retour. Le dialogue avec les tombes – chez John Ford dans La poursuite infernale (My Darling Clementine, 1946), et l’ombre des charniers, partout, jusque chez Capra – dans La Vie est belle (It’s A Wonderful Life, 1946). Rien ne sera jamais plus comme avant.

Photo Courtesy Leonard Maltin Collection Simon & Schuster
James Stewart, avant son déploiement dans l’aviation, rendant visite à Henry Fonda sur le tournage de L’Étrange incident, en 1942. (Photo collection Leonard Maltin)

Avec la précision et la générosité bien connues des biographes américains, Eyman raconte les rires et les larmes de deux des plus grands acteurs du monde, et leur amour pour la même femme : Margaret Sullavan. Ce sont deux solitudes qui se dessinent au fil des pages, l’une sauvage, féline (Fonda), l’autre plus affable mais non moins absolue (Stewart). Deux solitudes qui ne trouvaient vraiment la paix que l’une à côté de l’autre, dans cet espace bien à eux où les mots importaient peu. Parce que la guerre ne se raconte pas, pas plus que la peine d’avoir perdu un fils au Vietnam (Stewart) ou celle d’apprendre le suicide de sa femme dans une clinique psychiatrique (Fonda). Parce qu’être ensemble suffisait à remonter le temps, et que les fantômes restent muets. Parce qu’au fond, ils savaient que rien de ce qu’ils pouvaient dire ne valait le silence de ces journées passées sur la plage à faire voler un gigantesque cerf-volant, si grand, dira Stewart, « que le vent menaçait presque d’emporter [Fonda] dans les airs ». Parce que c’était Hank, parce que c’était Jim.


photo by greg lovettENTRETIEN AVEC SCOTT EYMAN

La plus grande qualité de votre livre Hank and Jim est la manière dont vous arrivez à croiser de manière aussi subtile les biographies des deux acteurs. Ce système de portrait croisé guide le lecteur à travers la vie de Stewart et de Fonda, mais aussi dessine en creux la complexité de leurs personnalités à travers ce qui les rapproche et ce qui les oppose. L’écriture était-elle particulièrement ardue ?

Le livre n’a pas été particulièrement compliqué à écrire. Une chronologie croisée comme celle là m’aurait sans doute posé des problèmes si c’était mon premier coup d’essai, mais j’en suis maintenant à mon quinzième livre et les questions techniques me paraissent plus simples à résoudre aujourd’hui. Chaque livre présente un challenge en soi, très spécifique au sujet traité et impossible à prévoir en amont. Mais Hank and Jim était bien plus simple à écrire, a jog in the park comparé à mes livres sur Ford ou Wayne.

Hank and Jim est le récit de l’amitié d’Henry Fonda et de James Stewart, mais c’est aussi celui de tout un groupe d’amis que l’on suit sur plusieurs décennies. Vous peignez toute une galerie de personnages secondaires profondément attachants, certains connus comme Joshua Logan ou Margaret Sullavan, mais aussi d’autres beaucoup moins comme John Swope ou Leland Hayward. Il est assez sidérant de voir que ces gens qui se sont connus avant Hollywood.

Oui, c’était un groupe d’amis étonnant en ce que tous sont restés proches, traversant les crises et les bouleversements rencontrés sur leur route. La plupart des relations d’amitié, avouons-le, se construisent sur des expériences partagées dans la jeunesse. Peu d’entre elles durent cinquante ans, surtout dans un milieu aussi itinérant que celui du cinéma.

Jimmy Stewart & Olivia De Havilland lying in grass, 1938, Gelatin-silver print
James Stewart et Olivia de Havilland dans l’herbe en 1938, photographie de John Swope.

Le plus touchant de cette petite bande est sans doute John Swope, acteur devenu photographe (pour Life notamment) qui épousa Dorothy McGuire. Il apparaît dans le livre comme un être charmant, joyeux et profondément humain. C’est aussi ce que dégagent ses photographies, surtout celles qui constituent son premier album Camera Over Hollywood. Comment son œuvre est-elle appréciée aux États-Unis ?

Swope n’est pas particulièrement reconnu aux Etats-Unis. J’espérais pouvoir utiliser ses photographies comme seule iconographie du livre, mais Mark Swope, le fils de John, est mort et les ayant-droits ont demandé une somme d’argent colossale. Mark était prêt à me céder les photos pour un prix raisonnable. Ça a été une grande perte pour le livre.

Margaret Sullavan hante le livre, dans sa vie comme dans sa mort. Elle nous fait l’impression d’une femme flamboyante, mais aussi d’une personnalité troublée et difficile, très éloignée de la petite Klara Novak de The Shop Around The Corner. Sa carrière à Hollywood a été relativement brève, et même au sommet de sa popularité dans les années 1930 elle n’a jamais tourné plus de deux ou trois films par an. Comment l’expliquez-vous ?

Sullavan n’a jamais été très emballée par le cinéma, et elle haïssait littéralement Hollywood – sa hiérarchie, ses jeux de pouvoir, etc. Je pense que le climat ne lui convenait pas non plus. Elle a passé pratiquement toute sa vie à New York et ses alentours. Au fond, peu de choses valaient pour elle le plaisir de marcher dans les rues d’une ville, et peu de choses l’en ont empêché.

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Sur le tournage de Cheyenne Social Club, de Gene Kelly (1970)

« Fonda a toujours été, émotionnellement, un outsider.
Il se méfiait des honneurs et de la reconnaissance officielle »

Je viens de voir On Our Merry Way (1948), un curieux et assez drôle film à sketches dans lequel Fonda et Stewart, irrésistibles et prenant un plaisir fou à jouer ensemble, incarnent deux musiciens sans le sous qui organisent un concours de musique truqué. Vous semblez dire que c’est le meilleur des trois films qu’ils ont tourné ensemble.

J’aime beaucoup leur segment dans On Our Merry Way, même si je trouve le reste du film désastreux. Leur partie marche parce qu’on a un aperçu de la relation profondément bienveillante des deux hommes entre eux, de la communication non verbale qui était la leur. Et puis, ils s’amusent clairement l’un l’autre, ce qui est le fondement de la plupart des histoires d’amitié.

J’aime également assez certaines séquences de The Cheyenne Social Club de Gene Kelly (1970)…

Cheyenne Social Club  commence bien mais le film s’essouffle rapidement, peut-être parce que c’est un one joke movie. La blague n’est pas mauvaise, mais peut-être un peu courte.

À propos de leurs différents types de jeu, vous écrivez quelque chose d’intrigant et de très stimulant. « Henry Fonda », vous dites, « est le seul acteur américain qui aurait pu travailler pour Ozu ».

Fonda est un acteur de la compression absolue – un minimaliste. Stewart était, la plupart du temps, davantage porté sur l’élaboration, même s’il était capable de restreindre son jeu si le réalisateur (Lubitsch, par exemple) le lui demandait. Je pense que Fonda se serait reconnu dans l’idée fondamentale d’Ozu que la vie est… décevante.

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James Stewart dans Fenêtre sur cour (1954)

Les années 1950, le livre le montre bien, appartiennent à Stewart, d’Anthony Mann à Preminger en passant, bien sûr, par Hitchcock. Comment expliquez-vous que le public américain ait élu Stewart comme héros torturé – voire complètement névrosé – à un moment où Fonda traverse une période plus difficile et s’exile plusieurs années à Broadway pour renouer avec le théâtre ?

Fonda a toujours été, émotionnellement, un outsider. Il se méfiait des honneurs et de la reconnaissance officielle. Stewart… beaucoup moins. S’il jouait volontiers les marginaux – seul lui aurait pu incarner ces rôles des années 1950 de manière à les rendre commercialement viables, grâce à l’affection du public qui était prêt à le suivre – je ne pense pas qu’il l’ait été fondamentalement. Isolé, oui, mais pas un outsider. Quelqu’un d’aussi proche de Lew Wasserman [agent de stars haut en couleur, figure emblématique de la MCA] ne pouvait pas être un outsider.

C’est sans doute pourquoi, à l’inverse, les années 1960 semblent plus clémentes avec Fonda. On le sent dans le livre, Fonda était plus sensible que Stewart à l’idée du cinéma comme art. Son film préféré était La Dolce Vita, et dans les années 1960 il est allé chercher des jeunes réalisateurs estampillés East Coast comme Lumet ou Schaffner, et il n’a pas hésité à partir en Italie pour son magnifique détour avec Leone. À une époque où Hollywood, influencée pour le meilleur et pour le pire par la « modernité  européenne », cessait d’être perçue uniquement comme un divertissement de masse, l’image que le public se faisait de Stewart a pu paraître anachronique. Fonda, lui, semblait littéralement vivre une seconde jeunesse – même physiquement, l’âge semble alors n’avoir aucune prise sur lui.

Absolument. Dans les années 1960, Stewart se perd dans de trop nombreuses Dad-is-an-idiot comedies [Mr Hobbs Takes A Vacation, Take Her, She’s Mine ou Dear Brigitte d’Henry Koster] et des westerns de second ordre [Shenandoah, The Rare Breed, Bandolero! d’Andrew V. McLaglen]. Je l’aime néanmoins beaucoup, je le dis dans le livre, dans Flight Of The Phoenix, de Robert Aldrich, où il accepte de s’investir véritablement et qui est un des films qui font exception dans cette partie de sa carrière. Fonda, lui, avait le désir et l’ambition de se confronter à des projets et à des réalisateurs corrosifs.

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Henry Fonda sur le tournage d’Il était une fois dans l’Ouest (1968).

« L’Afrique de Stewart était un retour aux sources et à une vision claire du monde, un endroit où, je crois, il se sentait bien »

John Ford a révélé le génie complexe d’Henry Fonda avec Vers sa destinée puis Les raisins de la colère. C’est lui qui, le premier, a su utiliser la douceur et la poésie de sa voix, comme la rigidité latente de son caractère que Fort Apache poussera à bout. Stewart, en revanche, attendra les années 1960 pour rencontrer le réalisateur, et dans des rôles plutôt ambigus (Liberty Valance). S’il prend un plaisir évident à le filmer (Les deux cavaliers), Ford semble prendre ses distances avec l’acteur, voire presque se méfier de sa sophistication extrême… Quelles étaient leurs relations ?

John Ford n’a jamais eu de véritable relation sociale avec James Stewart, du moins pas comme celles qu’il a pu avoir avec Wayne ou Fonda. Je pense que cela s’explique par le fait que Ford s’est entiché de Wayne et de Fonda alors qu’ils étaient encore de jeunes acteurs. C’est lui qui a fait d’eux des stars, et ils étaient donc plus enclins à supporter son caractère. Stewart était déjà une très grande star, sans qu’il doive quoi que ce soit à Ford, et il avait vingt ans de plus que l’âge qu’avaient Wayne et Fonda quand Ford les a rencontré. Sa carrière était faite, sa personnalité bien définie, et il avait son propre cercle d’amis. Tout cela a fait qu’ils avaient des relations amicales, mais qu’ils n’étaient pas amis.

Les pages sur la toute jeunesse des deux acteurs, leur formation dans la troupe des University Players et leurs années de galère et de collocation dans le New York de la grande Dépression sont parmi les plus belles du livre. On sent comme une urgence de vivre, une liberté dont on pourrait presque dire qu’elle préfigure celle des années 1960 et celle d’Easy Rider, co-réalisé comme on le sait par le fils d’Henry, Peter Fonda, et Dennis Hopper. Est-ce un hasard total si Peter et Jane, malgré les relations difficiles qu’ils ont pu entretenir avec leur père, portent le nom de Fonda ?

Jane et Peter sont totalement les enfants de leur père – Jane a hérité de sa gravité profonde et inquiète, combative (celle de Tom Joad). Peter, du versant plus doux et plus calme de sa personnalité (le côté « Hopsie » Pike de The Lady Eve).

Et les enfants de Stewart ?

Les filles de Stewart ressemblent davantage à leur mère. Elles sont plus sociables, plus avenantes, plus claires dans leur discours que ne l’était leur père.

En vieillissant et à mesure qu’il devenait de plus en plus désillusionné par les hommes et la société, James Stewart s’est tourné vers les animaux. Il s’est pris de passion pour les safaris, et il a fait des dizaines de voyages en Afrique pour observer les gorilles et les girafes dans leur habitat naturel. Qu’est-ce qui, pour vous, résonnait si intimement en lui dans la nature et le monde animal ?

L’Afrique de Stewart était un retour aux sources et à une vision plus claire du monde, un endroit où, je crois, il se sentait bien. C’était comme la Seconde Guerre mondiale : survivre ou mourir. Et puis, Stewart a toujours aimé les animaux – plus que Fonda. Comme le dit sa fille Kelly, l’Afrique d’alors était vide, et quelque chose en lui résonnait avec tout cet espace. La solitude profonde de Fonda faisait qu’il n’avait pas besoin du grand air pour s’isoler – vivre à New York lui convenait bien, et c’est là qu’il a habité, quelque chose comme quinze ans de sa vie entre les années 1950 et les années 1960.

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James Stewart et Henry Fonda en 1975.


Entretien et Traduction : Alexandre Piletitch
Photo de Scott Eyman : Greg Lovett

Hank and Jim


Hank and Jim: The Fifty-Year Friendship of Henry Fonda and James Stewart

De Scott Eyman
Éditions Simon & Schuster
24 octobre 2017