Entretien avec le voyageur Bertrand Tavernier

Après le long-métrage Voyage à travers le cinéma français, trajectoire cinéphile de Bertrand Tavernier entre les années 30 et 70, la série Voyages… – cette fois-ci au pluriel –, vient compléter ce périple érudit et passionné dans plusieurs décennies de cinéma hexagonal. Un travail documentaire unique qui explore avec une immense acuité nombre d’œuvres, parmi lesquelles certaines connues et d’autres inédites. Rencontre avec Bertrand Tavernier, autour de ce travail de passeur et d’archéologue, non dénué de difficultés.

La série de huit épisodes Voyages à travers le cinéma français vous a occupé trois ans et demi. On imagine que durant cette période, beaucoup de temps a été consacré à retrouver les extraits des films…

Évidemment, pour la série comme pour le film, tout le problème des localisations du matériel, de copies en bon état et de la gestion des droits était essentiel et prenait un temps considérable. Impossible d’avoir une réponse de certaines sociétés américaines malgré dix relances (par exemple pour Monsieur Ripois de René Clément), ou des coproducteurs italiens qui détiennent les droits des extraits. J’ai dû hélas couper les séquences choisies du Retour de Don Camillo de Julien Duvivier. Heureusement, on bénéficiait de tout l’énorme travail effectué lors du long métrage (NDLR : la version du Voyage pour le grand écran) par Emmanuelle Sterpin qui avait débroussaillé le terrain et on avait une vraie coopération de Pathé, Gaumont et la plupart des détenteurs de catalogues dont René Chateau.

Les dames du bois de boulogne
Les Dames du bois de Boulogne, de Robert Bresson (1945)

Vous est-il arrivé de vous heurter avec certains ayants-droits ?

Parfois tout s’est résolu après une rencontre : avec les ayant-droits de Sacha Guitry, qui renâclaient, ne voulant pas céder d’extraits pour éviter qu’ils soient utilisés dans des films publicitaires. Parfois, j’ai dû soumettre mon texte, et par exemple Mylène Bresson a contesté fortement la vision de l’historien Jean Lebrun qui décryptait Les Anges du péché et surtout Les Dames du Bois de Boulogne comme une révolte de Bresson contre Coco Chanel. Jean Lebrun voyait dans le second titre la meilleure évocation de Chanel dans une œuvre de fiction… J’ai dû réécrire le texte pour obtenir les extraits et ne m’en suis pas trop mal sorti.

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La Terre qui meurt, de Jean Vallée (1936)

Un des enjeux pour la série était-il aussi d’être en mesure de présenter des extraits de films dans des versions de bonne qualité, restaurées ?

Je suis parvenu à convaincre le CNC et les Archives de restaurer La Terre qui meurt de Jean Vallée, le premier film en couleurs français avec Jeunes filles à marier, toujours de Jean Vallée, qui dormait chez René Chateau. Il n’existait qu’un DVD à la Cinémathèque de Vendée, hélas flou et inutilisable. Des dizaines de films  de Decoin, Duvivier, Grémillon, Becker ont été restaurés pour ou grâce à cette série : Daïnah la métisse (Jean Grémillon), Au grand balconLes Amoureux sont seuls au monde, Battement de cœur, Razzia sur schnouff (Henri Decoin), La Fête à Henriette (Julien Duvivier), L’Horizon (Jacques Rouffio)…

Pour certains, ce fut trop tard  pour les incorporer, comme le sublime Gueule d’amour de Grémillon, Non coupable d’Henri Decoin, Symphonie pour un massacre de Jacques Deray. Il me fut impossible de d’obtenir des extraits des films de Chabrol (Le Boucher, Que la bête meure) – bien que le CNC ait accordé des aides très importantes au détenteur des droits – ni de certains films de José Giovanni (La Loi du survivant).

Une fois cette étape de la bataille pour l’obtention des extraits achevée, quelle fut l’étape suivante ?

Ensuite, il a fallu choisir, revoir les films plusieurs fois, couper, réécrire, restructurer selon les titres qu’on obtenait ou pas et aussi pour suivre la construction, la dramaturgie, et aussi pour se plier au format télévisuel surtout imposé par France 5.

Un générique renoirien, de La Règle du jeu (1939) à La Bête humaine (1938)

Quels sont les autres films auxquels vous avez dû renoncer et qui vous tenaient à cœur ?

Il a fallu éliminer certains réalisateurs méconnus (Valentin, Wheeler, Faurez),  faire l’impasse sur les policiers oubliés que je voulais réhabiliter : Identité judiciaire, Police judiciaire, Ouvert contre X, Suivez cet homme, des films qui contiennent tous des détails documentaires passionnants sur le fonctionnement du quai des orfèvres, de l’institution… Je pense aussi au Monte-charge, ce film noir très réussi de Marcel Bluwal. Il m’a fallu encore renoncer à deux épisodes où j’aurais pu parler, entre autres, de Verneuil, Franju, Christian-Jaque et Louis Malle… Enfin, aux étrangers des années 50, particulièrement les Américains fuyant le maccarthysme, ce qui m’aurait permis de parler de Jules Dassin, de réhabiliter Tamango (John Berry), film qui trahit Prosper Mérimée, c’est vrai, mais qui est aussi le premier film à montrer un révolutionnaire noir. Il y a des défauts (l’actrice Dorothy Dandridge dans le rôle d’Aïché), mais le propos est incroyablement audacieux. Après cinq ans de palabres, Studio Canal n’a hélas toujours pas restauré ce film qui dénonce la traite négrière et qui est un vibrant plaidoyer antiraciste à montrer dans les écoles, tout comme le sont Jéricho et L’Heure de vérité d’Henri Calef…

On n’a pas non plus pu mettre la main sur un matériel utilisable pour montrer des extraits de plusieurs films des années soixante que Pierre Rissient et moi avions défendus comme attachés de presse : O Salto (Le Saut) de Christian de Challonge qui porte sur l’immigration clandestine (à l’époque des Portugais), Pierre et Paul de René Allio, et les trois films de Bernard Paul, Le temps de vivre, Beau masque, Dernière sortie avant Roissy. Deux de ces cinéastes étaient communistes et certains de ces films préfigurent Mai 68. Ils doivent être préservés et restaurés. J’aurais enfin voulu inclure des hommages aux compositeurs de musique de films Paul Misraki, René Cloerec, Georges Delerue et Michel Legrand.

« J’ai éprouvé de telles joies devant les magnifiques restaurations de films ! »

les amoureux sont seuls au monde
Les Amoureux sont seuls au monde, d’Henri Decoin (1948)

Tout cela étant dit, il ne faudrait pas insister trop sur les manques. Par ailleurs j’ai éprouvé de telles joies devant les magnifiques restaurations de films tels que Les Croix de bois et Les Misérables de Raymond Bernard, devant la redécouverte du film d’Henri Decoin Les Amoureux sont seuls au monde, devant Remorques de Jean Grémillon, et puis devant les Guitry et les Pagnol – ah ! revoir Jofroi !

Propos recueillis par Clara Laurent (décembre 2018)


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A lire : notre chronique de la série Voyages à travers le cinéma français.

DVD et Blu-ray
Gaumont
7 novembre 2018

Crédit photo : Etienne George (Little Bear/Pathé Productions/Gaumont)