Cinq classiques découverts au Festival du Film Coréen à Paris

Comme chaque année, le Festival du Film Coréen à Paris proposait un focus de cinq films dédiés au cinéma de patrimoine. Après avoir rendu hommage à Shin Sang-ok en 2016, le festival a mis en avant celle qui fut son actrice fétiche – ainsi que son épouse – et l’une des grandes vedettes du cinéma coréen durant les années 60 et 70 :  Choi Eun-hee, décédée au printemps dernier.

 

Une fleur en enfer afficheLe plus ancien film programmé est une pierre angulaire du cinéma moderne coréen : Une Fleur en Enfer (1958), sous inspiration néo-réaliste, qui présentait un sujet audacieux et sulfureux sur fond de prostitution et marché noir autour des bases américaines. Shin délaisse le cœur (économique) de Séoul pour se recentrer sur ses déserts périphériques entre cabanons sordides et terrains vagues. Il tourne en pleine rue sans autorisation, vole des plans de vraies prostituées racolant des GI’s et n’ajoute pratiquement aucune musique extradiégétique. Si ce style dépouillé et sans artifice fonctionne parfaitement durant la première demi-heure, les virages peu subtils vers le mélodrame mettent à jour les faiblesses de la mise en scène, du mixage au découpage en passant par le maquillage. Sans parvenir à combler ses lacunes  – surtout la gestion de l’espace –, Une Fleur en Enfer trouve un nouveau souffle dans un dernier acte plus mouvementé qui ne manque pas de lyrisme avec une longue poursuite quasiment muette qui commence par une d’attaque de train pour finir par une traque à pied. Dans toutes les configurations, on sent un souci d’intégrer le paysage à la tension et la psychologie : une vallée entourée de montagnes escarpées et un marécage qui évoque bien-sûr la déchéance morale et sociale des protagonistes. Les derniers moments où les personnages peinent à avancer, enlisés dans la boue, sont assez marquant, avec un très belle photo, et renvoient au Gun Crazy de Lewis. Une Fleur en Enfer rencontra un immense succès, fit de Choi Eun-hee un vedette avec un prix d’interprétation à la clé et donna l’occasion au cinéaste de développer sa société de production avec la condition de produire cependant un grand nombre de films par an. On peut le regretter car le cinéaste s’enferma parfois dans les formules alors que les fleurs du mal possèdent la fraîcheur et l’enthousiasme d’un cinéaste désireux de faire ses preuves et de bousculer le paysage cinématographique de son pays.

Une fleur en enfer
Une Fleur en Enfer (1958)

 

l'arche de chasteté afficheL’arche de la chasteté (1962) fait partie d’une série de drames ruraux inégaux, tournés au début des années 60, proposant un discours féministe, sinon progressiste, reposant régulièrement sur la frustration sexuelle : Evergreen tree, le riz ou bien Samryong, le muet. Choi Eun-hee y tient à chaque fois le premier rôle féminin et multiplie fréquemment les tics de jeux qui virent au systématique en minaudant par exemple outrageusement comme pour se rajeunir et correspondre à l’âge de ses personnages. Dans L’arche de la chasteté, elle fait heureusement preuve de plus de mesure, au moins durant sa première moitié, cédant par la suite à un grand numéro de tragédienne sans subtilité. Elle est sur se point en harmonie avec la mise en scène de Shin Sang-ok qui pouvait tourner plus de 5 films par an, sans être toujours très discipliné ou investi. Mais dans le cas présent, il s’agit d’une de ses meilleures réalisations avec un sens des extérieurs bien mis en valeur par le « Shinscope » (le cinémascope maison) et l’utilisation des décadrages ou plans inclinés, malmenant les nombreuses lignes d’horizons et des exploitations agricoles. Il en ressort une forte tension érotique, alimenté par les métaphore sexuelles comme les outils utilisés par Choi Eun-hee et Shin Yeong-gyun pour détourner un canal d’irrigation vers leur champ. Le parallèle est explicité par une devise trônant dans la demeure familiale expliquant qu’une femme ne peut servir deux rois, et donc deux hommes. Le scénario s’attaque ainsi à la morale confucéenne qui ne laisse aucune liberté aux femmes, de surcroît si elles sont veuves. Le film est presque entièrement battit sur les contrastes et les oppositions : ciel et la terre, la sécheresse et l’eau, et les ouvertures sur la nature face aux intérieurs murés où est souvent confinée l’héroïne victime de l’égoïsme et l’insouciance des hommes. Il est donc regrettable que le dernier tiers abandonne cette dynamique pour se limiter à un mélodrame autrement plus normalisé.

l'arche de chasteté
L’arche de la chasteté (1962)

 

When night falls at Myeongdong posterAvec plus de 130 films dans sa carrière, Choi Eun-hee n’a bien-sûr pas tourné que pour son mari. Le festival a ainsi sélectionné When night falls on Myeongdong (1964), signé par Lee Hyong-pyo, méconnu cinéaste ayant tourné plus de 70 films sans laisser de souvenirs particuliers chez les cinéphiles et la critique. La vision de ce drame ne donne pas envie de crier à la révélation ou la redécouverte majeure du 7ème art coréen, surtout quand on le compare au Fard de Ginza de Mikio Naruse sur un sujet proche (ou le manga le Bar des suicidés de …). Ici, Choi interprète une veuve, hôtesse d’un bar, qui rêve d’ouvrir son propre établissement tout en refusant les avances des habitués.
Malgré un début assez dynamiques qui introduit une dizaine de protagonistes dans des brefs échanges, le film tombe vite dans un académisme sans saveur qui ne parvient pas à rendre palpable l’atmosphère du quartier de Myeongdong et à faire exister ses personnages. Ceux-ci sont pourtant riches sur le papier et aurait du dégager une mélancolie et une lassitude autrement plus vibrantes que l’ennuie poli qui s’exprime une fois sur la pellicule. On regrette de ne pas partager pleinement les tourments et espoirs du personnages de Choi, confronté à la lâcheté masculine, dont le féminisme et le désir d’indépendance (tant financière que conjugal) semblaient en avance sur son temps.

WHEN NIGHT FALLS AT MYEONGDONG
When night falls on Myeongdong (1964)

 

Cependant ces trois films ne représentaient pas les plus excitants de cet mini-hommage : car si on commence à connaître sa carrière d’actrice et son très médiatisé kidnapping par la Corée du Nord, on sait moins qu’elle a réalisé cinq films – dont 2 pour le régime de Pyongyong durant les années 80  – faisant d’elle l’une des trois premières femmes cinéastes de son pays.

THE GIRL RAISED AS A FUTURE DAUGHTER-IN-LAW posterElle début derrière la caméra avec The girl raised as a future daughter-in-law (1965), produit par la société de Shin Sang-ok, n’est pas sans rappeler le cinéma de ce dernier où Choi Eun-hee se donne le rôle principale, la fille d’une veuve contrainte d’accepter un mariage avec un enfant et qui se heurte rapidement à la cruauté de sa redoutable belle-mère. Sous ses allures de mélodrame où la brue doit subir sans sourciller les brimades et les humiliations, le scénario développe des thèmes progressistes qui font dépasser la simple figure sacrificielle du genre. La marâtre est une ainsi une parfaite incarnation des coutumes confucéenne où l’épouse doit d’abord servir sa belle-famille, puis son mari et accessoirement, enfin, penser à elle. Elle est donc immédiatement broyée dans un système qui lui interdit tout épanouissement et considération. Mais contrairement au sens tragique propre à Shin, la cinéaste désamorce à plusieurs reprises par l’humour, matinée de tendresse, la gravité de l’histoire en faisant intervenir un serviteur maladroit et irrévérencieux ou un faux chaman qui a pour rôle d’influencer la mère du futur marié. Ces touches décalées n’ont pas toujours bien vieilli mais apportent une indéniable légèreté au récit et aide à appuyer son discours pour le moins révolutionnaire à son époque, proposant une réconciliation entre les deux familles, invitées à vivre sous le même toit.

THE GIRL RAISED AS A FUTURE DAUGHTER-IN-LAW 2
The girl raised as a future daughter-in-law (1965)

 

ONE-SIDED LOVE OF PRINCESSOn retrouve en plus abouti ses touches humoristiques dans sa seconde réalisation One-sided love of princess (1967) qui s’amuse à détourner gentiment certains codes du genre, y compris sur le « genre » masculin/féminin. Malgré son aura désuet, dont la naïveté a fait (sou)rire plusieurs spectateurs, son propos est pourtant encore loin d’être dépassé et devait même paraître assez hardi lors de sa sortie. Au delà de son histoire de travestissement où l’héroïne passe sans difficulté pour un homme – convention de la littérature chinoise facilement acceptée comme dans le célèbre Butterfly Lovers –, c’est avant tout le comportement de la jeunesse princesse qui en fait toute l’originalité et la saveur. Sookyung est indépendante, refuse le protocole de la cour, s’indigne de la passivité imposée aux femmes, veut choisir son époux et finit par s’évader de son palais pour aller se réfugier chez l’un de ses grands-pères qu’elle tutoie avec familiarité, acte scandaleux quand on connaît le poids du protocole, des formules de politesse et de la déférence envers les personnages plus âgés. Elle ne le fait de plus ni par provocation ni malice, mais spontanément. Cela tient autant à son caractère naturel qu’à son éducation qui l’a coupée du monde, lui conférant trop d’arrogance et d’aplomb. Son histoire d’amour avec un jeune lettré venu passé des concours va être ainsi contrariée par des codes si archaïques que personne ne pense à les remettre en questions. Et si happy-end il y a, c’est uniquement parce que la princesse est démise de son rang royal à cause de son comportement révoltant, lui permettant de devenir une simple citoyenne. Un propos là encore très féministe dans un pays patriarcal au possible. Avec un classicisme élégamment filmé en scope noir et blanc, One-sided love of princess reste dans la norme de l’époque et fait preuve d’assez peu de personnalité à un niveau plastique et formelle. C’est essentiellement dans son traitement que l’on devine la présence d’une réalisatrice derrière la caméra. On ressent une certaine chaleur, une entraide féminine qui conduit à un début d’ouverture d’esprit et de compréhension… au moins sur l’écran.

ONE-SIDED LOVE OF PRINCESS
 One-sided love of princess (1967)


A noter que les deux films de Shin Sang-ok sont disponibles gratuitement sur Youtube, et ce de manière légale, grâce à la Kofa (Korean Film Archives).

Une Fleur en Enfer (1958) :

L’arche de la chasteté (1962) :