Cyrano de Bergerac, de Jean-Paul Rappeneau (1990)

Cyrano de Bergerac, poète, bretteur et fort-en-gueule, interrompt une représentation théâtrale à l’Hôtel de Bourgogne parce que l’interprétation du comédien Montfleury lui déplaît. Le vicomte de Valvert, que le comte de Guiche destine à sa cousine, Roxane, dont Cyrano est éperdument amoureux, le provoque en raillant la taille de son nez. Cyrano l’écrase d’une cascade de bons mots, avant de le clouer au sol d’un coup d’épée. Lorsque la belle Roxane veut lui confier un secret, son coeur vacille. Mais la frêle enfant aime Christian, un jeune fat, beau comme un dieu et sot comme un pâtre. Cyrano prête à Christian son esprit pour l’aider à conquérir la demoiselle…

France – 1990
avec Gérard Depardieu, Vincent Perez, Anne Brochet, Jacques Weber
Cannes Classics 2018


Le panache de Rappeneau

Une pièce-monstre du théâtre français, un personnage légendaire, des répliques cultes : Jean-Paul Rappeneau n’était pas le premier à relever le défi de l’adaptation du chef d’œuvre d’Edmond Rostand (le cinéma muet ne compte pas moins de quatre versions !), mais il en propose en 1990 avec panache la réalisation la plus achevée. Gérard Depardieu remporte alors le prix d’interprétation à Cannes pour sa composition étourdissante. Cannes Classics 2018 propose justement de redécouvrir ce désormais « classique » du cinéma français dans une version restaurée 4K.

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Doit-on encore présenter le Sieur Cyrano de Bergerac, l’un des plus célèbres bretteurs de l’histoire de la littérature française ? Gascon revendiqué, il est aux yeux des étrangers surtout terriblement « français », puisque tout à la fois bon vivant, râleur, orgueilleux, raffiné lorsqu’il compose spontanément des vers, et enfin mettant au-dessus de tout la possession du « panache ». Mais qu’est-ce le « panache » au juste ? Edmond Rostand définissait de la sorte ce trait de caractère qui distingue son héros tragique:

«  Le panache c’est l’esprit de bravoure. Plaisanter en face du danger c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime… »

Cyrano aime Roxane, mais se juge indigne de son amour car il est affublé d’un appendice ridicule à ses yeux: un nez disgracieux, trop long. Gérard Depardieu s’est fait poser pour les besoins de la cause une prothèse des plus réussies. Lorsqu’il surgit dans le champ de la caméra pour en découdre avec ce freluquet de Vicomte de Valvert (Philippe Volter) qui a osé se moquer de son nez, Depardieu s’impose en Cyrano avec la force de l’évidence : qui mieux que cet acteur pouvait incarner à ce moment de sa carrière ce personnage truculent et « bigger than life » ? Rappeneau filme cette célébrissime scène dite de la « tirade du nez » comme un ballet de cape et d’épées, tel que le cinéma hollywoodien classique savait le chorégraphier (on peut penser au Scaramouche de George Sidney, où le combat des escrimeurs a aussi lieu dans une salle de théâtre). La caméra se faufile prestement, virevolte follement, à la lumière façon éclairage à la bougie, concertée par Pierre Lhomme, dans cette salle de spectacle magnifiquement reconstituée dans le style XVIIe siècle, avec sa faune bigarrée de spectateurs aux costumes opulents (Oscar de la meilleure création de costumes pour Franca Squarciapino des plus mérités).

La suite du film conserve miraculeusement ce rythme trépidant et cette fluidité dans l’enchaînement des séquences. Jean-Paul Rappeneau, amoureux de la comédie américaine classique d’un Hawks ou d’un Cukor, a toujours recherché cette légèreté et cette alacrité. Dès son premier film La Vie de château (1966), il demande à ses acteurs de parler vite comme dans une screwball comedy, et poursuivra dans cette veine avec Les Mariés de l’an II, Le Sauvage ou Tout feu tout flamme. Cyrano de Bergerac est son cinquième opus (dans une filmographie très resserré qui ne compte que huit films) et sa première adaptation littéraire, avant Le Hussard sur le toit (1995). Si Augusto Genina a proposé une version mémorable de la pièce d’Edmond Rostand en 1925, les trois versions parlantes précédentes (Fernand Rivers en 1945, Michael Gordon en 1950, Claude Barma en 1960) n’ont pas laissé une grande empreinte dans l’histoire du cinéma.

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C’est que l’entreprise d’adaptation est des plus compliquées : la pièce de 1897 compte des milliers d’alexandrins pour une durée approximative de quatre heures. Rappeneau fait appel au célèbre scénariste Jean-Claude Carrière : celui-ci ose couper dans les tirades afin d’alléger ce qui a besoin de l’être. Il introduit quelques scènes (muettes) pour aérer le tout, et ramène la durée à deux heures et quart. Mais l’essentiel demeure. Roxane, admirablement interprétée par une Anne Brochet frémissante, plus passionnée que précieuse, devient dans le film le personnage autour duquel tous les autres gravitent. Elle aimante Cyrano, et bien sûr Christian (Vincent Perez, convaincant), et le Comte de Guiche, interprété avec finesse par Jacques Weber, successivement fat, injuste, ridicule, et émouvant. Depardieu sait également varier les registres : il tempête fortissimo contre ses ennemis, mais murmure avec cette voix moelleuse dont il a le secret quand il s’agit de dire son amour éperdu pour son aimée inaccessible. Lors de la fameuse scène du balcon, l’ample musique romantique écrite par Jean-Claude Petit concourt, de concert avec la lumière crépusculaire laiteuse de Pierre Lhomme, à l’émotion qui étreint le spectateur : Christian vient cueillir le baiser de la récompense, quand c’est Cyrano qui a su en vérité ouvrir le cœur de Roxane.

Cyrano de Bergerac a raflé tous les Césars du cru 1990. Il a reçu une pluie de récompenses à l’étranger, remportant un succès d’estime important aux Etats-Unis. Grâce à Rappeneau, la quintessence de l’esprit français en alexandrins est parvenue à franchir l’Atlantique. Quel panache !


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Cyrano de Bergerac est ressorti en version restaurée en DVD/Bluray chez Pathé le 3 octobre. Il ressortira au cinéma en version restaurée le 26 octobre 2018 par Carlotta Films.

Ressortent également en DVD/Blu-ray Le Hussard sur le toit, Tout feu tout flamme ainsi qu’un coffret DVD et Blu-ray avec six films de Jean-Paul Rappeneau.

A noter en complément le très bon documentaire Le cinéma en alexandrins, réalisé par Jérôme Wybon, avec des images inédites du tournage de Cyrano de Bergerac.

Version restaurée à partir du négatif original et restauration 4K réalisées par le laboratoire L’Image Retrouvée pour Lagardère Studios Distribution avec le soutien du CNC, de la Cinémathèque française, du Fonds Culturel Franco-Américain, d’Arte France–Unité Cinéma, de Pathé et de Monsieur Francis Kurkdjian.

Article publié originellement le 17/05/2018