« Avec Sergio Leone, même les figurants les plus inconnus marchent d’une manière sublime » – Rencontre avec Gian Luca Farinelli, directeur de la Cinémathèque de Bologne

Sergio Leone a disparu il y a presque 30 ans mais reste on ne peut plus présent dans l’imaginaire collectif. Gian Luca Farinelli, directeur de la Cinémathèque de Bologne, et commissaire de l’exposition « Il était une fois Sergio Leone » nous raconte en quoi le cinéma de Sergio Leone a été une véritable révolution dans l’histoire du cinéma.

Article à découvrir en parallèle du dossier « Sergio Leone, consensus cinéphile » dans Revus & Corrigés n°2.

Qu’est-ce que cette exposition apporte de nouveau dans le regard que nous portons sur Sergio Leone ?

Je crois que Sergio Leone est très présent aujourd’hui, il est très cité par le cinéma contemporain, mais en même temps le risque c’est d’oublier l’importance de son œuvre, d’autant plus qu’à l’époque son œuvre n’a pas été très reconnue par la critique. Il faut rappeler qu’il n’a jamais gagné de prix international, même son dernier film « Il était une fois en Amérique », film américain qui aurait pu obtenir des Oscar, n’a même pas eu de candidature aux Oscar. Et aucun festival ne l’a jamais accueilli en compétition. La critique a eu du mal à voir comment il était révolutionnaire, comment il était en train de changer le cinéma : comment regarder, comment raconter, comment mettre en scène ; le temps, le cadrage, le montage, le rapport image-son, image-musique, les décors et les personnages. Par rapport à tout cela, je pense que Sergio Leone a vraiment eu une importance essentielle pour faire entrer le cinéma dans la modernité.

Cette exposition essaye de retracer son œuvre, de suivre sa vie, et de le connaître de plus près. Pour la première fois, plein de détails sont découverts, montrés, dévoilés, d’une manière plus évidente. Par exemple, le fait qu’il vient d’une famille de cinéma, son père était acteur et metteur en scène, sa mère était actrice, ils ont même réalisé un western en 1913, malheureusement perdu aujourd’hui, La vampire indienne, qu’on aurait bien aimé voir, malheureusement il n’en reste qu’une photo. On découvre également le Sergio Leone tout jeune, dans son quartier, le quartier populaire de Trastevere, où il jouait dans un immense escalier qui met en contact Trastevere avec Monteverde, qui était plutôt un quartier bourgeois. Il parle beaucoup de cet escalier et je pense que cet amour pour le grand air, pour la grandiosité, vient un peu de cet escalier immense dans lequel il pouvait raconter ses histoires. Sergio Leone a été un grand conteur, Bob de Niro raconte qu’une des grandes aventures de sa vie a été quand Sergio Leone lui a raconté plan par plan toute l’histoire d’Il était une fois une en Amérique.

chirico

pour une poignée de dollars
Piazza, de Giogio De Chirico (1913) / Pour une poignée de dollars, de Sergio Leone (1964)

Et puis, dans l’exposition, on a essayé aussi de raconter les sources d’inspiration de Sergio Leone, parce que c’est quelqu’un qui a pu rassembler des cultures très différentes, dont une culture haute, car il connaissait très bien l’histoire de l’art. Il y a plein de références à des tableaux, il y a beaucoup de Giorgio de Chirico dans les décors de ses films, mais il y a aussi plein de références à beaucoup d‘autres artistes, et de nombreuses références littéraires aussi. Et puis, on a voulu aussi mettre en avant un autre côté essentiel : Sergio Leone fait partie d’une génération de metteurs en scène postmodernes dont l’imaginaire a été nourri par les films qu’ils ont vus. On pourrait prendre plan par plan les films de Sergio Leone et compter combien de références il y a. Par exemple, son premier western, Pour une poignée de dollars, est un film qui s’est inspiré de Yojimbo de Kurosawa. Et la chose drôle, c’est que Kurosawa s’était inspiré de Dashiell Hammett et de L’homme des vallées perdues de George Stevens. Donc c’est une culture circulaire, et on voit combien Sergio Leone doit à Kurosawa. Mais en même temps Pour une poignée de dollars n’est pas du Kurosawa : c’est du Sergio Leone. Et ça c’est l’histoire de l’art, un artiste qui va prendre et transformer, pour en faire quelque chose de nouveau, qui servira à d’autres artistes. Parce qu’aujourd’hui, son cinéma est continuellement cité et est présent dans le cinéma des autres. Tarantino dit que quand il a besoin d’un gros plan, il demande à son directeur photo « Donnez-moi un Sergio Leone ». Et la présence de Sergio Leone est très forte dans le cinéma contemporain, je pense par exemple que George Lucas n’aurait jamais pu faire Star Wars s’il n’avait pas vu les films de Sergio Leone et écouté la musique d’Ennio Morricone. Je pense aussi que Bruce Lee, King Hu, les maîtres du cinéma asiatique, doivent beaucoup à Sergio Leone. Même les héros d’aujourd’hui : James Bond est né quelques années avant Pour une poignée de dollars, mais le James Bond d’aujourd’hui est plus proche de Clint Eastwood que de Sean Connery. Donc voilà, il y avait beaucoup de raisons de faire cette exposition, qui essaye aussi d’être drôle, parce qu’un des aspects essentiels du cinéma de Sergio Leone, c’est qu’il est drôle. Chaque plan est drôle, il ne se prend pas au sérieux et c’est pour ça qu’on a tellement de plaisir à le voir aujourd’hui.

Sergio Leone a dit qu’il avait plus appris, en tant qu’assistant réalisateur, en quelques semaines avec Vittorio de Sica qu’en plusieurs années avec les cinéastes américains. Qu’a-t-il appris avec De Sica qu’on retrouve dans son cinéma ?

Je pense que De Sica était un grand maître pour Sergio Leone pour plusieurs raisons. Sergio Leone, c’est quelqu’un qui savait mélanger des choses extrêmement lointaines, a priori impossibles à rapprocher. C’est un metteur en scène de « fantaisie » mais c’est aussi un grand réaliste, donc c’est le premier à essayer de montrer un Ouest plutôt réaliste, un Ouest multi-ethnique dans lequel il n’y a pas seulement des Blancs, un Ouest dans lequel les acteurs sont sales. Il avait même une machine pour mettre de la poussière sur les acteurs. Ça me fait beaucoup rire parce que normalement, pour un acteur, entrer en scène ça veut dire entrer tout nettoyé, tout propre. Et non, avec Sergio Leone, c’était pas ça la chanson, c’était totalement différent. Et je pense que Sergio Leone a appris de Vittorio de Sica la direction d’acteurs, Sergio Leone savait très bien comment diriger les acteurs, et dans l’exposition on voit qu’il est très présent, qu’il montre tout aux acteurs avant de les faire jouer.

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Sergio Leone (à droite), figurant dans Le voleur de bicyclette, de Vittorio De Sica (1948)

Peut-être qu’il y a encore une autre chose : De Sica savait travailler avec ses collaborateurs d’une manière extraordinaire, même chose pour Sergio Leone, qui a toujours travaillé avec les mêmes : Tonino Delli Colli à la photographie, Ennio Morricone naturellement, Carlo Simi à la scénographie, c’était quelqu’un qui aimait travailler avec les mêmes gens, parler la même langue. Et si je pense à ce duo infernal, génial, paradisiaque, qui est Leone-Morricone, je pense à Zavattini et De Sica. Zavattini disait : « Nous sommes un duo, nous sommes comme un cappuccino, impossible de dire où commence le lait et où s’arrête le café ». Et Morricone et Sergio Leone sont exactement comme ça : en regardant l’image d’un film de Sergio Leone, immédiatement on a en tête la musique de Morricone, et au contraire, en écoutant trois notes de Morricone, immédiatement on voit le film. Ils ont inventé quelque chose qui est le cinéma moderne. Sergio Leone écoutait la musique en tournage, c’est-à-dire que le rythme de la scène était dans la musique, à tel point que la langue de la musique est la langue du cinéma. Il a dit que Morricone était un scénariste de ses films, et c’est exactement ça. C’est ça la magie qu’aujourd’hui, par exemple, Tarantino essaye de reproduire dans ses films, pas seulement parce que Morricone a composé la musique de son dernier film, mais parce que dans la tête de Tarantino, il y a l’image et la musique.

A partir d’un moment, Leone utilisait même la musique de Morricone, que ce dernier composait avant les tournages, pour faire entrer les acteurs en empathie avec le personnage. Sergio Leone est un directeur d’acteurs extraordinaire, ils sont tous bons, même les figurants les plus inconnus marchent d’une manière sublime. Et il a découvert Clint Eastwood. Il n’y a pas beaucoup de metteurs en scène italiens qui ont découvert des stars du cinéma américain. Il l’a vraiment découvert, il l’a transformé. Quand Clint Eastwood rentre à Hollywood, quand il commence à travailler avec Don Siegel, il n’est plus le Clint Eastwood d’avant Leone. Évidemment quand il réalise plus tard Impitoyable, son grand hommage au western, le film se conclut sur une dédicace à Don et à Sergio. Et dans chaque film, Leone fait des découvertes, il prend des acteurs oubliés, comme Lee Van Cleef, ou il prend des acteurs qu’on n’attend pas sur un plateau de western, comme Rod Steiger, et il découvre une vérité sur ces acteurs, une vérité que les acteurs n’avaient peut-être pas compris d’eux-mêmes. C’est ça l’art et le travail de l’artiste.

il buonoSergio Leone a contribué à créer avec ses trois premiers westerns de la « Trilogie du dollar » la vague du « western spaghetti », expression qu’il n’aimait pas…

Sergio Leone n’aimait pas l’expression « western spaghetti », d’ailleurs dans l’exposition on a un petit extrait dans lequel il se moque de ça, il ne mange pas des spaghettis mais des fettuccine, et en mangeant il parle du western spaghetti. Je pense que toute sa vie Sergio Leone a essayé d’affirmer que ce qu’il était en train de faire n’était pas seulement du cinéma populaire, c’était de l’art. Il ne pouvait pas aimer le mot « western spaghetti » qui était un mot un peu méprisant parce qu’entre la fin des années 50 et le début des années 60, en Europe, en Allemagne, en Italie, en Espagne, est né un genre nouveau, le western européen. C’était la même époque où les Américains ne faisaient plus de western. A la moitié des années 50, 150 westerns étaient produits chaque année à Hollywood. En 1964, seulement 15 westerns étaient produits à Hollywood. Et en même temps, en 1964, 27 westerns ont été produits en Italie. Pour une poignée de dollars était le 25ème. Ce film a pu se faire parce que les producteurs avaient pu épargner un peu d’argent sur un autre film, de Mario Caiano, Mon Colt fait la loi (Le pistole non discutono), un film oublié aujourd’hui. Il a été très apprécié par le public européen, et pas seulement car il a aussi été distribué aux Etats-Unis.

Mais les films de Sergio Leone, même s’ils font partie de ce genre, sont très différents, il y a un art, il y a une attention, il y a une recherche, il y a un amour, il y a un discours, il y a une capacité d’inventer, que la plupart des autres films dits « westerns spaghettis » n’avaient pas. C’est pour ça que Sergio Leone n’aimait pas trop cette expression méprisante. Et je pense que c’est seulement aujourd’hui qu’on peut se rendre compte que cette expression était plutôt injuste. Parce qu’au fond, ce que Sergio Leone a fait n’est pas très différent de ce que les grands artistes du Pop Art faisaient à la même époque, ils prenaient des objets populaires et les revisitaient, ou ce que Les Beatles faisaient à la même époque, quatre Anglais qui travaillent sur le « rhythm’n’blues » et le transforment dans une langue musicale complètement nouvelle. Je pense que le travail de Sergio Leone était bien plus important, et peut-être qu’il était tellement méprisé parce qu’il n’était pas compris.

Vous pensez que c’est pour ça que la critique ne l’a pas reconnu tout de suite, alors que Pour une poignée des dollars est un des plus grands succès en Italie ?

Pour la critique, c’était compliqué d’admettre qu’un film de série « BBB » était aussi un film plein de culture. C’est un film qui transformait le cinéma, qui était tellement nouveau, avec des nouveaux acteurs, avec une musique complètement différente, avec une mise en scène complètement différente, avec un rythme complètement différent, avec des protagonistes complètement différents, c’était trop. C’est un film qui ne coûtait rien, dans un genre populaire, de metteur en scène inconnu, qui n’avait même pas signé de son nom – il signait Bob Robertson, c’est-à-dire le « fils de son père », qui signait Roberto Roberti – et c’était trop compliqué pour la critique d’admettre que ce film populaire, qui avait beaucoup de succès, était aussi un film génial et précurseur.

Entre la dilatation du temps, l’ellipse et les flash-backs, le cinéma de Sergio Leone n’est-il pas un cinéma sur le temps qui passe ? Ce que Leone traduit aussi de manière esthétique.

Le cinéma c’est l’art qui raconte le temps qui passe. Le cinéma c’est exactement ça. C’est déjà passé, mais en même temps, il y a une trace. C’est ça le mystère du cinéma. C’était un conteur extraordinaire. Je pense qu’il est le seul qui aurait pu adapter Proust au cinéma. Pour faire ça, il a fait appel à Enrico Medioli, le scénariste de Luchino Visconti, qui avait longuement travaillé pour transposer au cinéma A la recherche du temps perdu. Son dernier film, Il était une fois en Amérique, est un film sur le temps, sur la mémoire, sur la défaite, sur l’échec, mais c’est vrai que tout son cinéma, c’est aussi sur quelque chose que l’on est en train de perdre. Il était une fois dans l’Ouest raconte la gloire d’un genre et d’une frontière qui n’existe plus. C’est pour ça qu’aujourd’hui, une chose de son cinéma qui me touche profondément, c’est qu’il est un document d’amour pour le XXème siècle. Son dernier film notamment est une des plus grandes déclarations d’amour à la culture du XXème siècle et à son art, le cinéma, qui ait jamais été faite.

 Temps présents et passés dans Il était une fois en Amérique (1984)

Sergio Leone a tout refait, tout réinventé, tout. Il a découvert plein d’acteurs, il a changé la vie de plein d’acteurs. Charles Bronson, est-ce que quelqu’un aurait imaginé voir Charles Bronson dans l’Ouest ? Avec ces manteaux incroyables, il a changé le vêtement, car il a pris des vêtements plutôt réalistes. Ces cache-poussières d’Il était une fois dans l’Ouest, c’est une invention qui continue de traverser, pas seulement l’Ouest, mais aussi Matrix. Le regard, l’idée qu’on peut s’approcher beaucoup plus des acteurs, et travailler sur une dynamique du cadrage beaucoup plus compliquée et riche que celle d’avant. Le rythme, qui est un rythme qui dérive de la musique. Le cinéma jusqu’à Sergio Leone avait la nécessité de tout raconter le plus rapidement possible. Avec Sergio Leone, le cinéma peut s’arrêter, peut même ne rien raconter pendant quelques minutes, comme dans le début de Il était une fois dans l’Ouest, dans lequel rien ne se passe. Et cette dilatation temporelle qui est dans le cinéma d’aujourd’hui, c’est une invention de Sergio Leone qui, avant, appartenait plutôt à la littérature. C’est une invention que Sergio Leone donne au cinéma.

Et puis ce côté réaliste, encore, c’est-à-dire : on ne peut pas raconter l’Ouest sans avoir une vraie documentation de comment l’Ouest était. On pourrait continuer comme ça parce qu’il suffit de regarder dix minutes de Sergio Leone pour découvrir la différence entre son Ouest et l’Ouest d’avant. Tous les metteurs en scène après Sergio Leone, même ceux qui le détestent, doivent lui rendre des comptes. Il n’existe pas un Ouest qui n’a pas en tête la mémoire de ce que Sergio Leone a fait.