En route pour la gloire, d’Hal Ashby (1976)

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L’intrigue

1936. La grande dépression oblige des milliers d’américains à quitter leur foyer pour rejoindre la Californie dans l’espoir d’une vie meilleure. Woody Guthrie, peintre, guérisseur, guitariste, est l’un d’eux. Pendant sa quête, Woody découvre alors le fabuleux pouvoir de la musique et sa capacité à véhiculer la révolte et l’espoir des plus démunis. L’autobiographie filmée de l’un des plus grands compositeurs américains.

Un film de Hal Ashby
Avec David Carradine, Ronny Cox, Melinda Dillon, Gail Strickland, Randy Quaid, Ji-Tu Cumbuka
Musique de Leonard Rosenman, chansons de Woody Guthrie
Oscars 1976 de la meilleure photographie et de la meilleure chanson
Etats-Unis – 1976


The times they are a changing

Hal Ashby – né le 2 septembre 1929 à Ogden, dans l’Utah – est un cinéaste oublié de beaucoup. Pourtant, il a signé de grands succès et fut l’un des réalisateurs les plus originaux du Nouvel Hollywood. Ashby se fit d’abord remarquer comme monteur-image. Brillant, inventif, on doit à Ashby quelques-uns des montages de films américains parmi les plus cultes des années 60 et 70. Sa collaboration la plus importante se déroule avec Norman Jewison pour lequel Ashby monta Le Kid de Cincinnati (1965), Les russes arrivent (1966), Dans la chaleur de la Nuit (1967) – Oscar du meilleur montage -, L’Affaire Thomas Crown (1968). Le dernier film qu’Ashby monta fut également un long-métrage de Jewison, Gaily, Gaily (1969), d’après Ben Hecht. Bizarrement, Hal Ashby n’est pas crédité comme monteur au générique mais y apparaît en tant que producteur associé.

Peter Biskind dévoile dans son ouvrage Le Nouvel Hollywood qu’Hal Ashby est un travailleur acharné, obsessionnel, qui peut bosser vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur un montage. Mais, Ashby se lassa de monter les films des autres, voulut passer à la mise en scène. Tout naturellement, Norman Jewison lui proposa son premier poste de réalisateur sur Le Propriétaire (1970), que l’auteur du futur Rollerball (1975) ne souhaita pas mettre en scène. Suivirent quelques-unes des œuvres les plus emblématiques du Nouvel Hollywood : Harold et Maude (son film le plus célèbre, en 1971), La dernière corvée (1973), Shampoo (1975) dont la paternité est davantage attribuée (à tort) au scénariste Robert Towne et à Warren Beatty. Ashby signa ensuite En route pour la gloire (1976), Le Retour (1978) – grand film méconnu sur la difficile réinsertion des soldats américains au retour du Vietnam, quatre ans avant le premier Rambo -, et Bienvenue Mister Chance (1978) – fable drôle et déchirante avec Peter Sellers.

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Ruth Gordon, Hal Ashby and Bud Cort sur le plateau d’Harold et Maude, 1971. ©TheRedList

Tout Hollywood s’accorde à dire qu’Ashby est un personnage difficile, paranoïaque et obsessionnel (ses addictions à l’alcool, la marijuana et la cocaïne n’aidant en rien). Il était complexe, décalé, atypique (son caractère imprévisible lui coûte les réalisations de Vol au-dessus d’un nid de coucous et Tootsie). Ashby était un hippie qui se promenait dans les salles de montage pieds nus, avec pour simple vêtement une serviette autour de la taille. Il ne supportait pas la moindre réflexion, qu’il considérait immédiatement comme une critique. Le réalisateur pouvait disparaître des jours entiers de ses plateaux de tournage. Côté vie privé, il se désintéressait rapidement de ses nombreuses petites amies, puis les engageait comme assistantes-monteuses (même si elles n’y connaissaient rien) pour se déculpabiliser. Hal Ashby avait peur d’aimer, d’être aimé. Mais il était aussi un homme généreux, qui avait une vraie conscience sociale et soutenait financièrement fermiers et paysans lors de graves crises qu’ils traversaient. En 1941, le père de Ashby, laitier, s’était fait griller la cervelle devant son fils, alors âgé de 12 ans, après avoir perdu sa ferme.

Il n’est pas alors étonnant qu’Hal Ashby s’intéresse au destin de Woody Guthrie (1912-1967), personnage mythique aux Etats-Unis. L’homme est un protest-song vagabond et contestataire. Une influence majeure pour de nombreux chanteurs folk (le plus célèbre d’entre eux est Bob Dylan).

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Woody Guthrie vers 1941, photographié par Lester Balog.

« Il ne faut jamais dépendre de quoi que ce soit. »

En route pour la gloire (Bound for Glory – 1976) s’ouvre sur cette citation de Woody Guthrie. Une maxime que fait sienne Hal Ashby (si on ne tient pas compte de ses addictions). Comme Guthrie, il ne regardait jamais dans le rétroviseur. Seuls comptaient le présent et le futur. La liberté. Sa liberté. Ainsi, En route pour la gloire peut être vu comme une autobiographie à peine dissimulée d’Hal Ashby (ce fils de mormons ayant quitté le domicile familial pour la Californie à l’âge de 17 ans).

Adapté de l’autobiographie de Guthrie, En route pour la gloire en reprend la structure narrative, celle d’un voyage à travers les Etats-Unis de la Grande Dépression. Une construction en forme de road movie qui sied bien à cette farouche envie de liberté, chevillée au corps, qu’ont Guthrie et Ashby. Le personnage principal – David Carradine, génial et tenant un rôle un peu similaire dans Boxcar Bertha (1973) de Martin Scorsese – fait de multiples rencontres en traversant les Etats-Unis. Woodie Guthrie procure beaucoup d’espoir aux « gens de peu » (fermiers, ouvriers, afro-américains, …) qu’il croise sur sa route.

Les pauvres ne s’affrontent pas dans En route pour la gloire – à part lors d’une homérique et réjouissante bagarre dans un train. Ils sont solidaires et prêts à en découdre avec les puissants. C’est Woody Guthrie, avec ses chansons engagées aux textes prônant l’adhésion aux syndicats, qui leur donnent ce courage. Avec En route pour la gloire, Hal Ashby signe un film ouvertement politique, qui renvoie aux difficultés que vivent de nombreux américains des années 70 au sortir de la guerre du Vietnam.

Par ailleurs, Woody Guthrie échappe à toute forme de manichéisme. A l’image d’Ashby, Guthrie ne dédaigne pas la présence de jolies femmes, bien qu’il soit marié et père de famille. On pense à la belle scène entre Guthrie et Pauline, incarnée par Gail Strickland, dans laquelle le musicien se montre franc et courageux quand il s’agit de révéler la réalité de sa double-vie à sa maîtresse. Ainsi, Guthrie n’est jamais représenté de façon angélique, héroïque. Il est un homme, avec quelques forces et de nombreuses faiblesses.

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Cependant, Woodie Guthrie fait montre de convictions et Ashby le filme tel un rebelle. Quand Guthrie est engagé dans une radio locale, il brise la règle de ne pas interpréter de chansons politisées. Une fois de plus, le « héros » du film se confond avec le réalisateur. Longtemps timide et réservé, Hal Ashby ne se laisse plus dicter sa conduite. Sur le tournage, le cinéaste se fiche du plan de tournage, des impératifs économiques. Il accumule un énorme retard et le budget d’En route pour la gloire passe de 4 millions à 7 millions de dollars.

Mais par sa mise en scène somptueuse, la maîtrise de ses plans – le film est le premier au monde à utiliser un steadycam -, la qualité de ses profondeurs de champ, sa science du montage (notamment sur les ellipses), Hal Ashby fait se côtoyer l’intime (les rapports entre les personnages, discussions, moments d’attente, sont privilégiés) et le spectaculaire (la séquence toujours impressionnante de la tempête de poussière, supervisée par le spécialiste des effets visuels et des matte paintings, Albert Whitlock). Les décors naturels et reconstitués sont, quant à eux, magnifiés par le chef-opérateur Haskell Wexler (Oscar de la meilleure photo pour le film en 1976).

Et si En route pour la gloire annonçait Sorcerer (William Friedkin – 1977), Voyage au Bout de l’Enfer (Michael Cimino – 1978), Heaven’s Gate (Michael Cimino – 1980), ou encore Apocalypse Now (Francis Ford Coppola – 1980) ? Œuvres ambitieuses, pour lesquelles leurs créateurs, voulant retrouver l’ampleur des cinémas de Griffith, Ford et Von Stroheim, se sont brûlé les ailes. Les Majors Company, dirigées par des financiers (et non plus par des producteurs, dans le sens artistique du terme), ne prennent bientôt plus le risque de financer ces productions et cinéastes. The times they are a changing, comme le chante Dylan.

A l’image de Cimino et quelques autres (mais de manière moins consciente), Ashby tente à plusieurs reprises de « dompter » le système. On sait qu’il emporte souvent les négatifs de ses films (qu’il enferme dans des coffres) pour les soustraire à ses producteurs, espérant ainsi ne pas se faire déposséder du final-cut. Le procédé marche un temps, mais le montage lui échappe sur son dernier long-métrage pour le cinéma, le polar Huit millions de façons de mourir (1988).

Affiche Hal documentaire
Hal, d’Amy Scott (2018)

Invivable et caractériel, Ashby était cependant très aimé de ses proches qui lui pardonnaient (presque) tout. Lorsqu’il meurt à Malibu le 27 décembre 1988 d’un cancer du pancréas, il est entouré de nombreuses personnalités d’Hollywood. Hal Ashby n’était âgé que de 59 ans. Il laisse une œuvre (13 films de cinéma dont un concert filmé des Rolling Stones, Let’s Spend the Night Together (1982), un téléfilm et un pilote de série TV) à réévaluer absolument. Espérons qu’Hal, le documentaire de Amy Scott – présenté au Festival du Cinéma Américain de Deauville – ramène enfin Hal Ashby sur la route de la gloire. The times they are a changing ?


EN ROUTE POUR LA GLOIRE  est disponible en Blu-ray et DVD chez ESC Editions depuis le 7 août 2018. En bonus, la bande annonce originale du film.

Jaquette BR En route

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