« Créer une communauté forte autour de l’édition » – Rencontre avec Manuel Chiche, fondateur de La Rabbia

La sortie en vidéo de Memories of Murder, de Bong Joon-ho, est un véritable petit événement dans l’éditorialisation du cinéma de patrimoine. C’est l’occasion d’en discuter avec Manuel Chiche, fondateur de La Rabbia et de The Jokers, éditeur et distributeur passionné qui n’a pas sa langue dans sa poche. On en profite pour faire le point sur les perspectives futures autour des films restaurés et de leurs ressorties.

A lire en complément des articles sur le cinéma sud-coréen dans Revus & Corrigés n°1 – Été 2018, p. 66-71.

Memories of murder affiche 2004Memories of Murder et vous, c’est une histoire qui date un peu paraît-il !

Un des points de départ est autour de Snowpiercer. On est devenu assez amis avec Bong Joon-ho au cours de la promotion du film. Puis un soir, je vais au Festival du Cinéma Coréen pour la présentation de Sea Fog. Mon téléphone sonne,je décroche, et là : « Manuel, c’est Bong ! ». Je lui dis que je suis avec Sung Bo Shim [réalisateur de Sea Fog, scénariste de Memories of Murder] , et que je m’apprête à voir le film. Et Bong Joon-ho me dit qu’il est là aussi ; je me retourne, et je l’aperçois avec quelqu’un que je ne reconnais pas. Bong Joon-ho m’introduit : « Manuel, je te présente Darius ». Darius Khondji, génial ! On passe du coup la soirée ensemble. Et alors que notre relation est basée sur des rendez-vous manqués sur tous ses films, sauf Snowpiercer, je lui dis que mon immense regret, c’est de ne pas avoir acheté Memories of Murder quand je l’ai vu au marché du film, en 2003. J’avais trouvé le film génial, mais je m’étais dit que ça ne marcherait pas en France – ce qui n’était qu’à moitié une erreur. Depuis, j’ai vu le film dix fois, je trouve que c’est un chef-d’œuvre absolu.

Se pose ainsi la question d’une ressortie et de son éditorialisation ?

Bong Joon-ho me dit que le film a été restauré en 4K, que les droits sont libres, et que ça lui ferait très plaisir que je m’en occupe. Après avoir racheté les droits, je me suis posé la question de ce que je pouvais apporter comme accompagnement éditorial qui soit à la hauteur de ce que personnellement je pense du film. Avec Jésus Castro, qui est un ami, avec qui j’avais travaillé sur Snowpiercer, on s’est dit qu’on devrait faire un retour sur cette cartographie des lieux du crime, idée initiale que l’on a pas pu tout à fait réaliser. Néanmoins, grâce à Bong Joon-ho, de nombreuses portes nous ont été ouvertes. Jésus Castro est allé en Corée, où Bong Joon-ho, Song Kang-ho [l’acteur principal] et l’ensemble de l’équipe se sont rendus disponibles pour la création du documentaire Memories. Avec la gentillesse de Bong Joon-ho, je ne pouvais pas m’empêcher d’aller vers ce qu’on pouvait faire de mieux pour la ressortie de Memories of Murder. En novembre 2016, je lui dis que je vais également faire un livre sur le film. Il me dit « Mais c’est trop, c’est n’importe quoi ! » ce sur quoi je lui dis que de toute façon, le n’importe quoi c’est mon dada. Je lui demande alors toutes ses archives. Je passe deux jours dans son bureau à faire des photos et photocopies de tout ce que je trouve, et il me dit « bon je pense que tu en as pour une bonne semaine, donc prends tout dans ta valise, tu feras ça à la maison et tu me le renvoie ensuite ». Je suis donc reparti avec un excédent de bagage de sept kilos, dont l’intégralité du storyboard. Je n’avais aucune idée de ce dans quoi l’on s’embarquait ! Scanner les 336 pages du storyboard, avec les retouches, faire la traduction en français, soigner le choix du papier, l’imprimer en France plutôt qu’en Europe de l’Est… Et voilà le résultat ! On a récupéré plein d’éléments intéressants à remettre en perspective, notamment autour de la sortie française de 2004, comme le making-of d’époque ou les interviews de Bong Joon-ho, à mettre en regard du documentaire Memories. On a néanmoins éliminé beaucoup de choses, fait un travail d’écrémage, pour garder ce qui nous semblait plutôt essentiel.

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Ca n’est donc pas juste qu’une sortie vidéo avec des bonus, mais aussi une relation à créer avec les auteurs ?

Ce travail-là, on peut le faire avec ces cinéastes car on a un véritable parcours avec eux : on traite autant leurs oeuvres de jeunesse que leurs oeuvres futures. On fait Memories of Murder avec Bong Joon-ho, ce qui nous amène également à distribuer Parasite, son prochain long-métrage, l’année prochaine. Ce rapport là fait que les réalisateurs sont en confiance, et les passerelles établies permettent à leurs oeuvres de ne jamais mourir. Pareil, évidemment, avec Park Chan-wook et son Joint Security Area, ou même Nicolas Winding Refn et sa plate-forme ByNWR.com que vous verrez bientôt. L’influence de Memories of Murder sur l’intégralité du polar contemporain est lourde. Mais surtout, on repart à la conquête d’un public additionnel, pour le futur de Bong Joon-ho. J’aime bien cette idée des deux boîtes qui se répondent, une sur le passé (La Rabbia), une sur le futur (The Jokers). Intellectuellement, je trouve que c’est quelque chose qui fonctionne bien.

Quelle relation entretien le cinéma sud-coréen avec son patrimoine, même récent ?

Les asiatiques ont une notion du patrimoine assez relative. Mais lorsqu’il y a des demandes pour la télévision – or, leurs télévisions diffusent en 4K – ils font des restaurations. Ils répondent davantage à la demande qu’ils ne sont dans un esprit de préservation du patrimoine. Il y a encore beaucoup d’oeuvres phares sud-coréennes des années 2000 qui n’ont pas encore été restaurées, ou qui tout du moins, n’ont au mieux qu’un master HD, dont certaines auxquelles je m’intéresse. Et hélas, les restaurations ne sont pas prévues dans les mois qui viennent. Dans d’autres territoires asiatiques, comme le Japon, très peu de restaurations sont faites, en 2K ou en 4K. La Ballade de Narayama – que nous avons ressorti le 11 juillet dernier – étant une Palme d’Or, ils sont en quelques sortes obligés. Mais par exemple Pluie Noire, aussi de Shōhei Imamura, n’a pas de restauration prévue avant au moins deux ans. Ils font une restauration « lourde » par an. Et quand tu vois le catalogue de la Tōei, tu te dis que tu peux attendre au moins jusqu’en 3023 pour qu’ils en viennent à bout…

sorcerer blurayL’édition de Memories of Murder fait écho à celle de Sorcerer d’il y a deux ans…

L’approche est la même : comment peut-on donner le plus d’outils au spectateur pour comprendre la démarche et la fabrication de l’œuvre. Mais sur Memories of Murder, on va même un peu plus loin, puisqu’on a un livre qui va sortir à Noël et le vinyle de la bande originale. Il devient compliqué d’être plus jusqu’auboutiste que cette démarche-là, ce qui crée un accompagnement complet du film.

L’idée était-elle de donner une suite à la « collection » entamée avec Sorcerer, ou était-ce dans l’autre sens ?

Non, ça, ça m’est égal, ça n’est pas vraiment le problème. Je me suis dit « qu’est-ce que j’aimerais avoir autour de Memories of Murder ». Il s’avère que la manière avec laquelle on souhaitait le sortir fonctionnait assez bien avec le coffret de Sorcerer, donc on a adapté le format. Néanmoins, ce matin, je regardais mes étagères et je me disais « sérieusement, ça te fait pas chier de faire tout le temps la même chose ? ». Peut-être un peu, oui. Alors oui, ça rentre bien dans les étagères, c’est tout uniforme, mais est-ce que ça doit être véritablement ça, l’idée ? La réponse du moment est non. Là, on va terminer les sorties des films de Takeshi Kitano, faire Memories of Murder, mais on va désormais se poser la question film par film pour la suite car je commence à m’ennuyer. J’ai rencontré certains éditeurs coréens, et autant en France on peut penser que l’on a certains éditeurs pointilleux, autant face à ces mecs-là, on a encore un peu de chemin à faire. Quand je travaillais dans le bureau de Bong Joon-ho, quelqu’un est passé et m’a montré le travail éditorial fait en Corée sur ses films, j’étais assez impressionné.

Et ce, malgré une culture grandissante du dématérialisé ?

Bien sûr, mais il y a toujours cette espèce de horde sauvage – malheureusement finissante mais j’espère que vous allez la rajeunir ! – de cinéphiles acharnés ou fétichistes qui veulent des objets physiques. On s’adresse à cette cible. Et plus ça va, plus je me dis que je vais peut-être arrêter de passer par les circuits traditionnels, en faisant éventuellement chaque projet éditorial via du crowdfunding. Non pas parce que financièrement c’est plus intéressant, car ça en revient plutôt au même, mais j’aime cette idée de démarche collective où tout le monde s’enthousiasme pour un même projet.

Il y a de plus en plus d’éditeurs qui semblent vouloir faire comme du sur-mesure avec les cinéphiles, développant une relation grandissante avec eux. Comme Le Chat qui fume par exemple…

Ils sont formidables. Ils font ça extrêmement bien en établissant une passerelle avec leur public, et ils savent donner envie, expliquer leur travail… Mais je souhaite surtout m’inspirer d’autres choses encore pour la communication, dont un projet de BD et un projet littéraire, et je suis devenu fou en les voyant évoluer. Le premier, c’était les éditions Delirium avec Grave de Richard Corben, et le second, Mnémos pour l’intégrale Lovecraft. C’était impressionnant. J’ai d’ailleurs souscris, car la démarche est exceptionnelle. Tout Lovecraft republié, traduit, avec un packaging soignée… Non seulement, il y avait quelque chose de beau dans la démarche, mais ça s’est totalement enflammé. Et les commentaires également ! Ça donnait vraiment l’idée de partager une passion avec le bon public. Je reste persuadé qu’il y a quelque chose de communautaire très fort à créer autour de certaines marques de l’édition. Et c’est ce qu’a réussi Le Chat qui fume d’ailleurs.

D’une manière plus étendue, le crowdfunding sert aussi désormais à financer certaines restaurations. Ce sont des problématiques différentes mais elles sont liées, et n’est-ce pas un risque que l’ensemble se systématise ?

Il faut absolument proposer un travail éditorial derrière. Proposer à des gens d’investir dans une restauration d’un film, dont les ayant-droits ont les droits monde, c’est un peu se foutre de la gueule du monde. Par contre, investir l’argent dans la restauration en montrant au public sur quoi cela débouche, c’est autre chose. Mais j’irais plus loin : ce système communautaire dit du crowdfunding, ça sera demain la seule et unique source de financement du cinéma indépendant. Quand je dis ça, je parle aussi du système que personne ne comprend pour l’instant – mais ça ne va pas tarder – des blockchains. Et le futur est là : un circuit fermé, communautaire, qui finance à coup de jetons ou de bitcoins des films qui veulent être hors-système, et qui les finance car ils ont envie de les voir. Et ce, à une échelle planétaire.

Donc avoir une communauté soudée autour de la « marque » La Rabbia ?

C’est une obsession chez nous, et un work-in-progress depuis le début : comment créer et mettre en avant une marque, comme label de qualité. Le label La Rabbia (ou The Jokers), c’est un film qui a déjà quelque chose à dire d’un point de vue cinématographique ou artistique. Et cette démarche-là est identique. C’est comment amener cette communauté, que l’on essaye d’élargir à chaque seconde, vers un cinéma que tu as envie qu’elle défende, voire qu’elle s’empare.

la rabbia

Revenir vers le restreint au lieu du globalisé, ce serait une manière de confronter les problèmes actuels du cinéma et de son exploitation ?

Je suis allé il y a peu au CNC, et ils se disaient qu’il y a trop de films en salle, marchant de moins en moins, et les salles ne vont pas tarder à ne plus en programmer certains… et qu’il faut réfléchir à des alternatives. Il est temps les gars ! Car ce qui se profile s’assimile à un carnage, avec une scission grandissante entre les multiplexes façon parc d’attraction, et un circuit art et essai isolé, parfois en piteux état. Nous sommes malheureusement dans une industrie qui est énormément dans le déni, qui ne veut pas voir ce qui se profile.

En revenant à cette idée de communauté, tout est possible. Selon sa taille, on peut même imaginer l’accompagner jusqu’à l’ouverture de lieux, pour que cette communauté se déplace et vienne découvrir le cinéma qu’elle aime. Évidemment, c’est une démarche encore plus balèze ! Mais pas incohérente : comme ailleurs, il faudra des poches de résistance.

logo la rabbia


Remerciements à Manuel Chiche et à toute l’équipe de La Rabbia.
Propos recueillis le 29 mai 2018.
Photo en couverture © François Grivelet