Platine : le calvaire de Jean Harlow

Modèle déclarée de Marylin Monroe, première star « blonde platine » de Hollywood, Jean Harlow est de nos jours moins connue qu’une Marlene Dietrich ou qu’une Greta Garbo. Elle fut pourtant un des sex symbols les plus populaires des années trente, surnommée aussi « The Blond Bomshell » (la bombe blonde) pour sa sensualité volcanique. En 1937, le public découvre la mort brutale de son idole. Jean Harlow avait 26 ans. Dans un livre dense au style inspiré, et tout simplement intitulé Platine, Régine Detambel analyse au scalpel les stations du chemin de croix de la star.

 

Le platine est un métal pur, naturellement blanc, qui ne ternit jamais, gardant son éclat intact tout au long de son existence. Lorsque Jean Harlow est repérée par Howard Hugues pour jouer dans Les Anges de l’enfer (Hell’s Angel) en 1930, le public est subjugué par sa chevelure platine, ce blond-blanc de l’enfance qui pour la première fois sur le grand écran renvoie non plus à l’innocence mais à la séduction sexuée. Jusque-là, l’actrice de 18 ans n’avait joué que des petits rôles. Howard Hugues cherche à remplacer la Norvégienne Greta Nissen qui joue le rôle principal féminin de son film. Débuté muet, Hell’s Angel doit devenir parlant — mode oblige — et l’accent trop prononcé de la Norvégienne ne convient pas. Jean Harlow n’a pas beaucoup d’expérience et n’a jamais pris de cours de comédie. Mais sa voix est bien placée, avec parfois des inflexions rauques qui lui donnent du chien. Son physique de belle plante née dans le Missouri fait le reste. D’ailleurs, lorsque le film sort et que certains critiques se montrent sceptiques au sujet de son jeu, Jean Harlow décrète : « Quand on plaît au public, on n’a pas besoin d’être une actrice. »

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Jean Harlow dans Les Anges de l’enfer (1929)

Cet aplomb dont témoigne Jean Harlow dans les médias, l’auteure de Platine le relègue au second plan. Tout comme son accent américain plébéien qui lui confère un air crâne. Tout comme aussi sa façon dans les films de planter ses mains sur les hanches d’un air de défi, avec un soupçon de vulgarité apparemment assumée. Dans les années trente, il y a d’un côté la « Divine », autrement dit Greta Garbo, la patricienne au corps d’androgyne et aux traits purs marmoréens dignes de la statuaire antique. Et d’un autre côté diamétralement opposé, on trouve justement Jean Harlow, née à Kansas city, aux formes girondes et au visage un peu ordinaire, une fossette au menton. Les formes plantureuses de Jean Harlow, Régine Detambel s’y attache. Elle débute même son roman par un poème en vers libres louangeant les seins de l’actrice, mais aussi ses fameux cheveux « qui éclairaient comme l’uranium ». Cette couleur était-elle naturelle ? La publicité de l’époque voulait le faire croire. En vérité, la star subissait des décolorations redoutables qui menaçaient la jeune femme de devenir chauve.

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Jean Harlow et Clark Gable dans La Belle de Saïgon (1932).

C’est cela qui intéresse la romancière : le martyr de Jean Harlow. Platine, c’est le récit d’un véritable calvaire, celui d’une jeune femme broyée par l’usine à rêves. Régine Detambel fait de Harlean Carpenter (vrai nom de l’actrice) le symbole de cette oppression des femmes, massacrées sur l’autel de la domination masculine. Jean Harlow, si bankable, est une des proies dont l’ogre Louis B. Mayer tire le plus de profit sans vergogne. Toutes les Américaines veulent ressembler à cette créature sensuelle qui séduit six fois à l’écran Clark Gable (notamment dans La Belle de Saïgon, 1932), ou bien encore James Cagney (L’ennemi public, 1931), Cary Grant (Suzy, 1936), Robert Taylor (Valet de cœur, 1937) et Spencer Tracy (Goldie, 1931)… Si Jean Harlow est une femme désirée dans ses films, dans la vie, son sort est moins enviable. Régine Detambel relate dans le détail ce que Kenneth Anger évoquait déjà dans son Hollywood Babylon : mariée au scénariste Paul Bern, Jean Harlow subit la nuit de ses noces les coups et blessures de son époux au micro-sexe (probablement un cas d’hermaphrodisme). Une véritable nuit de cauchemar. Lorsque Paul Bern se suicide deux mois plus tard dans leur maison, la MGM étouffe le scandale. Régine Detambel décrit la descente aux enfers de Harlean, sa manière d’écumer désespérément les bars louches pour se trouver un géniteur. L’auteure s’attarde sur la manière dont la jeune femme n’est pas seulement la victime de Louis B. Mayer qui la presse comme un citron, mais également le jouet de sa mère abusive et de son beau-père acoquiné avec la mafia — couple infernal qui la vampirise, la spolie. Le récit du martyr débouche sur la mort prématurée de la « bombe platine », une mort causée vraisemblablement par les coups de Paul Bern qui ont provoqué une lésion des reins. Régine Detambel rend émouvante et tragique cette fin, décrivant la maladie qui s’empare de la jeune femme, le refus de la mère de la faire soigner par superstition religieuse, et la douleur du dernier homme de la vie de Jean Harlow, l’acteur William Powell…

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Sur le tournage de Saratoga (1937)

On comprend bien sûr la démarche de la romancière : dénoncer cette machine infernale de l’usine à rêves, cet esclavage impitoyable dont les actrices furent les premières victimes (les acteurs, qui signaient eux aussi des contrats de sept ans, s’en tiraient tout de même mieux)… Pourtant, même en souscrivant à la thèse féministe de l’auteure, on ressent un trouble à la lecture de Platine. Jean Harlow paraît de bout en bout dans ce « roman » une espèce de petite fille qui n’aurait jamais grandi, une enfant apeurée qui ne ferait que subir son destin sordide. Et on a peine à reconnaître cette femme à trempe qui sait si bien s’affirmer dans les films face à Clark Gable ou Robert Taylor. L’épilogue que Régine Detambel ajoute au récit confirme en fait ce qu’on ressent. La romancière raconte à la première personne la façon dont elle a visionné le dernier film de Jean Harlow, Saratoga, celui que l’actrice ne put achever car elle s’y effondra littéralement (la MGM monta le film en tournant les scènes manquantes avec une doublure). Régine Detambel y avoue avoir regardé Saratoga comme l’aurait fait « un charognard » : en y traquant les marques de la maladie qui la consume, les traces de boursouflures du visage, les défaillances du corps qui s’affaisse… Elle y parle avec éloquence d’un grand « reportage de guerre », du « meilleur film sur la douleur » qui existe. Oui, certainement. Mais à force de ne regarder la carrière de Jean Harlow que par ce prisme, est-ce qu’on ne passe pas à côté de la force que cette actrice sut déployer, envers et contre tout ? Peut-être que la démarche romanesque de Régine Detambel appelait cette radicalité. A moins que l’esprit de roman ne soit l’esprit de complexité et ne requiert plus de nuances…

Platine, Régine Detambel, Actes sud, mai 2018, 192 pages, 16,50 €