Coup pour coup, de Marin Karmitz (1971)

couppourcoupafficgeL’INTRIGUE

Pour protester contre les brimades et cadences de travail, les ouvrières d’une usine de confection déclenchent une grève sauvage qui déborde bientôt les syndicats.

France – 1971
avec Simone Aubin, Élodie Avenel, Jacqueline Auzellaud
Version restaurée 2K à partir du négatif original (Eclair) – Cannes Classics 2018, dans le cadre d’un hommage à Marin Karmitz


Un cinéaste militant

Connu avant tout comme le fondateur de la société MK2, on oublie souvent que Marin Karmitz est aussi un cinéaste de grand talent. C’est à cet homme, qui a vécu le cinéma par tous les fronts, que Thierry Frémaux et le Festival de Cannes ont voulu rendre hommage avec la projection de son troisième et dernier film en tant que metteur en scène, Coup pour coup.

D’abord assistant de Jean-Luc Godard, il réalise entre 1968 et 1971 cette trilogie militante, sur fond de luttes syndicales : Sept jours ailleurs en 1968, puis Camarades en 1970 et finalement Coup pour coup. Ce dernier est un film de fiction, mais terriblement ancré dans la réalité post mai 68. Car si l’intrigue est scénarisée, les ateliers textiles reconstitués et les comédiens professionnels engagés dans certains rôles clés, le film repose surtout sur les véritables ouvrières qui composent le casting. Ces femmes que Karmitz avait, dans un premier temps, observé dans son rôle de photographe de presse ont chamboulé tout le processus créatif du long-métrage. En plus de jouer leur propre rôle, elles ont même été jusqu’à limoger certaines des actrices engagées, jugées trop peu crédibles. Les ouvrières ont aussi et surtout collaboré activement et de façon collective à l’écriture. « Je n’ai fait que raconter ce que j’avais vu. Je voulais donner la parole à ces femmes, montrer ce qu’elles avaient à dire sans les trahir », raconte Marin Karmitz, ému après la séance par le souvenir du tournage, bouclé en un mois. Capter la vérité était primordial. Le résultat est détonnant. Avec son esthétique proche du documentaire, Coup pour coup est un grand film. Rarement le travail à l’usine et la révolte ouvrière n’ont été montrés avec autant de justesse. Jean-Luc Godard – encore lui – en fit d’ailleurs un remake l’année suivante avec Tout va bien.

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Toujours au plus près de ces femmes – gros plans sur leurs mains au travail, sur le regard pendant la révolte – la caméra bouge tout le temps, le montage est dynamique, comme pour retranscrire l’urgence de la lutte qui couve en elles. Le travail sur le son est également remarquable. Les cliquetis insupportables des machines mènent la cadence du travail et qui finira par poursuivre ces femmes jusque dans leur vie quotidienne, comme pour illustrer que l’ouvrière qu’elles sont est toujours aussi présente quand elles doivent porter la casquette de mère ou d’épouse.

« La situation des femmes était terrible. Ce qui a fait changer les choses, c’est vraiment le collectif. »

La grève va ainsi être filmée comme une libération pour les femmes prisonnières d’un quotidien complètement aliénant. Une rupture avec le passé et une action qui va faire bouger les lignes, voilà pour Marin Karmitz ce pourquoi cette grève est aussi une nécessité. Mais face au public avec lequel il a pu dialoguer à l’issu de la projection, le réalisateur n’a pas pu cacher son trouble : « Ce qui me surprend hélas le plus, c’est que ce problème est toujours d’actualité cinquante ans après ». Et quand des étudiants en cinéma ayant occupé leur faculté quelques semaines plus tôt l’interpellent sur le poids de ces images datant de 1971, le cinéaste leur prodigue avec plaisir des conseils issus de sa propre expérience : « On peut toujours faire des films quand on a besoin de dire quelque chose. » Le mot est dit, camarades.

Ressortie en salle le 16 mai 2018.