Sorcerer, sur le toit du monde

Après sa superbe édition de la director’s cut du Convoi de la peur de William Friedkin, Samuel Blumenfeld a remonté la piste des errements de la production infernale de ce film maudit, à travers un ouvrage aussi beau que passionnant.

« Il a fallu que j’aille dans cette putain de jungle. » Sorcerer ScheiderMalgré les années passées, William Friedkin n’a rien perdu de sa verve brute de décoffrage. Le cinéaste américain de 82 ans aurait même repris du poil de la bête depuis qu’une nouvelle génération de cinéphiles découvre ses chefs d’œuvre jusqu’alors méprisés par l’ancienne. Sorcerer puis Police fédérale, Los Angeles ont eu les honneurs d’une restauration salutaire supervisée par le boss himself. Ce dernier est maintenant le premier à en faire la promotion. Lui à qui on ne demandait que des nouvelles de L’Exorciste ou de French Connection. Vous n’aurez désormais plus aucune excuse de les avoir ratés, d’autant que La Rabbia pousse encore plus loin l’expérience avec cet ouvrage exemplaire.

Presque trois années après la ressortie de ce film maudit dans sa director’s cut restaurée, le travail de réhabilitation du mythe se poursuit aujourd’hui avec Sorcerer, sur le toit du monde. À l’instar de Roy Scheider ou Bruno Cremer dans le long-métrage, l’auteur Samuel Blumenfeld s’est lancé dans l’exploration d’une jungle d’archives tout en proposant de nouveaux entretiens, afin de nous débroussailler un sentier loin de la légende. Néanmoins, au vu de certains témoignages édifiants, l’accomplissement de Sorcerer tient du miracle (ou de la fatalité). Ce long-métrage âpre et ténébreux, qui s’effondrera de lui-même au box office face à Star Wars, fut autant la victime que le témoin et, plus tard, considéré comme un emblème de la fin de cette époque charnière du cinéma américain que l’on appellera le Nouvel Hollywood.

« J’étais en mission, avec un objectif à remplir, rien n’aurait pu m’en détourner. »

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Sorcerer, sur le toit du monde démontre d’abord l’intransigeance de William Friedkin quant à son adaptation du Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot. Auréolé des succès planétaires de French Connection et de L’Exorciste, c’est en toute humilité qu’il demande la bénédiction de l’auteur dont il respecte profondément la vision. On en apprend beaucoup sur l’écriture du scénario avec Walon Greene, la valse des acteurs (Steeve McQueen ou Lino Ventura passant leur tour) et les relations complexes avec les officiels des studios – pas toujours nets d’ailleurs, comme l’iconoclaste patron de la Gulf & Western ayant racheté les studios Paramount. Malgré les impondérables et les catastrophes qui s’enchaînèrent sur un tournage apocalyptique, William Friedkin s’entêta à obtenir la perfection à chaque plan, envers et contre tous, quitte à mettre en danger la vie des membres de l’équipe.

Sorcerer dessin« Billy était le Christ. Or, personne ne peut toucher le Christ », explique Mark Johnson, deuxième assistant réalisateur. S’il s’oppose à certaines critiques de ses collaborateurs à son égard, Friedkin est aussi le premier à reconnaître ses torts, notamment d’avoir parfois trop demandé à l’époque. Du récit de repérages en République dominicaine avec des hommes en armes au tournage de la fameuse traversée du pont au Mexique pour laquelle les eaux d’un fleuve furent détournées, tout semblait mis en œuvre pour faire face à des conditions ubuesques où chacun finissait au bord de l’épuisement physique ou psychologique. Complété par de sublimes photographies de plateau et des dessins préparatoires, Sorcerer, sur le toit du monde décortique sans filtre un véritable voyage au bout de la folie d’un cinéaste. Samuel Blumenfeld ajoute ainsi une belle pierre à l’autel consacré au culte de ce très grand film de William Friedkin qui manqua de tomber dans l’oubli.

Sorcerer, sur le toit du monde, de Samuel Blumenfeld

Editions La Rabbia/Actes Sud, 2018. 30€.

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