Une chanteuse de Jazz est née, de Masahisa Sunohara (1957)

L’intrigue

Midori Kawai est vendeuse ambulante d’huile de camélia. En longeant les plages d’Izu, elle rencontre un groupe de jazz mené par le beau Haruo. Fasciné par sa voix, le groupe lui propose de les rejoindre. Objectif : le prestigieux music-hall de Marunouchi, à Tokyo.


Couleur musicale

Découvrir une comédie musicale japonaise en couleur, signée par un réalisateur inconnu en France est une occasion est trop rare pour être ignorée. De surcroît dans sa restauration éclatante, issue d’un scan 4k des trois bandes du procédé couleur Konicolor, mis au point et brièvement utilisé par la Nikkatsu. Plus qu’une curiosité, Une chanteuse de Jazz est née est un délicieux plongeon dans l’univers des productions populaires et commerciales nippones, méconnues en Occident.

Le studio Nikkatsu voulait frappait fort, en faisant jouer côte à côte la chanteuse Chiemi Emi et l’icône de la jeunesse Isami Ishihara. Un couple de renom dans une comédie musicale en couleur, à une époque où la grande majorité des films étaient toujours produits en noir et blanc. Le résultat est désarmant à plus d’un titre. Le scénario – où l’absence de scénario –  donne le sentiment d’assister à une succession de scénettes mises bout à bout sans sans aucun souci pour la cohérence dramatique et les personnages. La durée relativement brève du film, même pas 80 minutes, laisse à penser que la production a probablement supprimé quelques segments au montage. Mais après tout, quel besoin d’avoir une vraie narration avec ce casting et de telles promesses colorimétriques ?

Car Une chanteuse de jazz est née répond à tous les critères d’une production tournée à la chaîne,  au milieu d’une pléthore de films équivalents… On devine chez le cinéaste Masahisa Sunohara un temps de préparation réduit au minimum : des chorégraphies au mieux balbutiantes, au pire inexistantes, un scénario écrit au jour le jour sur le tournage, une disponibilité réduite des acteurs engagés en parallèle sur d’autres plateaux… C’était vraisemblablement le cas d’Isami Ishihara, très demandé depuis le succès de Passions juvéniles (Ko Nakahira) un an auparavant, qui sortait depuis un film tous les deux mois. Dans Une chanteuse de jazz est née, il a l’air constamment perdu et franchement mal à l’aise, comme s’il n’avait jamais lu le scénario, travaillé son personnage ou même assisté aux répétitions. À sa décharge, son rôle est inconsistant et, finalement, inutile. Une critique qu’on pourrait exprimer à l’égard de tous les protagonistes et des sous-intrigues, très mal greffées à la trame principale, comme ce chantage émotionnel sur l’identité du père de Chiemi Emi.

Pourtant, Une chanteuse de jazz est née se regarde sans déplaisir, et pas uniquement  pour son indéniable charme suranné. Il y a cette fraîcheur typique des acteurs japonais, avec une Chiemi Emi particulièrement attachante et fort bien mise en valeur. Masahisa Sunahara n’est certes pas le plus innovant ou le plus inspiré des cinéastes de la Nikkatsu, mais il tire un excellent parti du tournage en extérieur lors de la première partie. Les paysages de campagne permettent d’exploiter joliment toute une palette chromatique sans tomber dans le pimpant exubérant.

On tire aussi un réel ravissement de la dizaine de séquence musicales alternant chansons traditionnelles, morceaux de jazz et reprises de standards américain. Si l’on est peu surpris de retrouver les classiques Blue moon et Come on in my house, on s’amuse de découvrir une version latinisée du Jambalaya d’Hank Williams. Autant de titres que Chiemi Emi chantait déjà au début des années 1950.

Les hommages à la culture américaine ne s’arrêtent pas aux chansons : on compte presque autant de références aux grands classiques des musicals de la MGM : Chantons sous la pluie (pour la chanson « Walkin’ in the rain »), Tous en scène avec un décor peint très proche du numéro « New Sun » ou encore Un Américain à Paris, avec une reproduction très rudimentaire des fontaines de la Concorde.

Sunohara ne possède ni l’originalité formelle de Busby Berkeley ni la virtuosité plastique de Vincente Minnelli, mais il parvient tant bien que mal à injecter du mouvement dans les séquences dansées. Il est aidé par des décors et des couleurs élaborés pour flatter la rétine du spectateur, qu’il s’agisse de la scène d’ouverture sur la plage, du morceau « Jambalaya  » ou du final constitué d’enchaînements de décors très graphiques dans la lignée du Girl Hunt de Tous en scène.

Cette volonté candide – bien que terriblement maladroite – de se hisser au niveau des standards américains permet à Une chanteuse de jazz est née d’éviter un cynisme mercantile dans son exécution, parfois bâclée mais inévitablement attendrissante.

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