James Ivory, call him by his name !

La sortie du miraculeux Call me by your name permet de remettre sous les feux du projecteur son producteur et scénariste principal, James Ivory, vénérable monsieur de 90 ans, qui retrouve une nouvelle vigueur avec cette édénique recherche du temps perdu, qui relate l’idylle entre un adolescent et un étudiants américain, sur fond de Lombardie estivale dans les années 80. Il est d’ailleurs en piste pour décrocher l’Oscar du meilleur scénario adapté. Mais au fait, qui est James Ivory ?

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L’Inde au coeur

Né en 1928 à Berkeley, ce cinéaste américain – souvent identifié comme Britannique, à l’instar de son écrivain favori Henry James – a connu son heure de gloire dans les années 90 avec ses adaptations du romancier britannique EM. Forster : Chambre avec vue, Maurice, Retour à Howard’s End. Injustement taxé d’académisme, son œuvre, détonne par sa richesse : 29 longs métrages, des adaptations littéraires pour la plupart, mais il fut l’un des premiers à filmer l’Inde par le prisme du documentaire, puis de la fiction. Son 1er film, The Householder (1963) est entièrement tourné sur place avec des acteurs locaux. On lui doit un étonnant road movie en Inde, Shakespeare Wallah (1965), l’itinéraire d’une troupe de théâtre britannique en Inde. Epaulé par Satyajit Ray, James Ivory creuse ce sillon, jusqu’en 1983 avec Chaleur et poussière. Entretemps, il y eut Le Gourou (1969) et Autobiographie d’une princesse (1975).

Le choc des cultures

D’où sa une fascination pour la confrontation des cultures. Sociologiques, sociales, culturelles, sexuelles. Tous ses films peuvent être lus à travers cette grille, des meilleurs – Retour à Howard’s End, Maurice – jusqu’aux pires – Surviving Picasso, Jane Austen in Manhattan – en passant par les plus mièvres – Mr and Mrs Bridge. Il doit à ses adaptations de l’écrivain britannique EM. Forster ses plus grands succès critiques et commerciaux : Chambre avec vue, Maurice et Retour à Howard’s End. Ajoutons-y Les Vestiges du jour, adaptation de l’écrivain britannique récemment nobélisé Kazuo Ishiguro.

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Un trio hors normes

Autre originalité de sa carrière : son association – professionnelle, mais aussi sentimentale – avec Ismaël Merchant, co-producteur de l’intégralité de ses films, jusqu’à son décès en 2005. Fructueuse association qui leur ont permis de tourner à l’abri des vicissitudes des studios, tout en bénéficiant de leurs moyens. Association à laquelle il faut ajouter la compagnie de la scénariste allemande Ruth Prawer Jhabvala, qui travailla sur quasiment tous leurs films.

Directeur d’acteurs hors pair

Quatrième point : son talent de directeur d’acteurs. Daniel Day-Lewis, Hugh Grant, Anthony Hopkins, Christopher Walken, Kris Kristofferson, Paul Newman, Nick Nolte, James Mason, Ralph Fiennes, Alan Bates, Julian Sands, côté hommes ; Helena Bonham-Carter, Maggie Smith,  Judi Dench, Emma Thompson, Isabelle Adjani, Julie Christie, Vanessa Redgrave, Raquel Welch, Lee Remick, Julianne Moore, Uma Thurman, lui ont donné leur meilleur, même quand les films ne s’avéraient finalement pas à la hauteur des attentes, y ont donné le meilleur d’eux-mêmes.

Chantre du passé

Dernier point : ses plus grandes réussites se déroulent dans un passé, souvent victorien. D’où sa prédilection pour les mondes en devenir, au bord du gouffre, et qui permettent à ses personnages de se révéler à eux-mêmes – ou bien de rester dans une position figée face à l’Histoire. S’il n’a certes pas la grandiloquence opératique et baroque d’un Luchino Visconti, ni la puissance fictionnelle et visuelle d’un Joseph Losey, James Ivory n’en demeure pas moins par l’attention qu’il porte aux détails l’un des plus lucides et acerbes cinéastes sur le genre humain et les ironies de l’Histoire.

Dans sa pléthorique filmographie, 6 films indispensables à redécouvrir pour mieux savourer le miracle Call me by your name :

Quartet (1981)

En sélection officielle Cannes 1981, Quartet rassemble un quartet d’acteurs majestueux : Maggie Smith, Alan Bates, Isabelle Adjani et Anthony Higgins. La France des Années folles, Montparnasse et ses artistes, vus à travers les yeux de deux couples, qui ne comprennent rien au désastre à venir. Très belle adaptation de Jean Rhys, Quartet est le récit d’une double emprise, psychologique et artistique, orchestrée par un quatuor d’acteurs au sommet, dont Isabelle Adjani qui reçoit cette année-là un double prix d’interprétation à Cannes pour Quartet et Possession – le choc des extrêmes…

Chaleur et poussière (1982)

Greta Scacci et Julie Christie resplendissantes, les difficultés de communication entre l’Orient et l’Occident, deux trajectoires parallèles de deux femmes qui s’émancipent de leur milieux respectifs – l’une, de l’Inde coloniale, l’autre, de l’Angleterre  contemporaine -, avant de se rejoindre le temps d’un plan proustien, à 50 ans d’intervalles. L’adieu de James Ivory à son pays de prédilection, l’Inde. A redécouvrir, même si on rêve de ce qu’aurait pu en faire en termes de folie romanesque et d’audace narratives Jane Campion.

Chambre avec vue (1987)

Dans cette gourmande adaptation d’EM. Forster, James Ivory entame une nouvelle ère, plus british, tout en creusant son sillon : un couple hors normes, dans l’Angleterre victorienne, face aux contraintes sociales de son milieu. Pour y échapper, direction la Toscane, dépeinte déjà ici comme le lieu de la sensualité et de l’épanouissement des sentiments. L’une des toutes premières apparitions de Daniel Day Lewis en aristocrate dandy et décalé, involontairement source d’humour, et de Helena Bonham Carter. Premier triomphe public et critique pour James Ivory et 3 Oscars à la clé.

Maurice (1988)

Des êtres qui se heurtent aux normes sociales, nouvelle variation. Là, il s’agit pour James Ivory d’évoquer l’homosexualité masculine, et ses difficultés à la vivre pleinement dans l’Angleterre à la fin du XIXe siècle. Adapté d’un roman autobiographique d’EM. Forster paru de manière posthume, Maurice bénéficie de la fougue de son duo d’acteurs principaux, récompensé à la Mostra de Venise en 1988, Hugh Grant, en aristo prisonnier de ses conventions, et James Wilby, brûlant de désir et assumant peu à peu son homosexualité. James Ivory y décroche Lion d’argent du meilleur réalisateur. A revoir en version restaurée à la Cinémathèque française lors du festival Toute la mémoire du monde le 9 mars à 18h45.

Retour à Howard’s End (1991)

La quintessence Ivory : pour cette 3ème adaptation d’EM. Forster, le choc des cultures, des classes sociales et des sexes atteint des paroxysmes de violence sourde et feutrée. Admirable reconstitution de l’Angleterre fin de siècle, qui voit s’affronter avec rage Anciens et Modernes. Un classique sublimé par la lumière de Tony Pierce-Roberts. Trois Oscars, dont celui de Meilleure actrice pour Emma Thompson. Grand Prix du 45e anniversaire Cannes 1991.

Les Vestiges du jour (1993)

Racontée en flaskback, l’idylle entre un majordome inflexible à sa tâche, malgré les soubresauts intimes et ceux de l’Histoire – nous sommes en 1939, un moment où les industriels britanniques basculent entre soutien au nazisme et aux forces britanniques – et une gouvernante éperdue d’amour, s’apparente à un véritable service de porcelaine sur celluloïde. Par la délicatesse et la lucidité de son regard, James Ivory parvient à faire passer des sommets d’émotion, à partir d’infimes tressaillements. Du grand art, servi par Anthony Hopkins dans son plus beau rôle.

Et depuis ? Curieusement, James Ivory connaît une fin de carrière qui échappe au succès critique et commercial. D’accord, il s’est fourvoyé avec Surviving Picasso ou Le Divorce. Bousculé par le décès de son complice Ismaël Merchant, il n’a jamais retrouvé l’inspiration des années 90. A tel point que son dernier film, pourtant interprété par Anthony Hopkins et Charlotte Gainsbourg, est resté inédit en France.

La plupart de ses films ont fait l’objet de très belles éditions chez MK2 Video. Outre sa trilogie EM. Forster, signalons une très belle adaptation d’Henry James La Coupe d’Or (2000), avec Nick Nolte et Uma Thurman, et quelques curiosités : Savages (1972), Wild Party (1975), Roseland (1977) et La Fille d’un soldat ne pleure jamais (1999). Ses quelques incursions dans le présent se sont avérées assez désastreuses, comme en témoigne sa satire du monde arty new-yorkais, Esclaves de New York (1989)