Rencontre avec Larry Clark : « Il n’y a pas de règle ou de recette pour réussir dans une forme artistique »

Larry Clark est l’invité d’honneur des 18èmes journées cinématographiques dyonisiennes. Qui mieux que le réalisateur de Ken Park et l’auteur de Tulsa, référence en matière d’ouvrage de photos, pour incarner la figure du rebelle, thème principal du festival 2018 ? En 1995, la projection cannoise de son premier film, Kids, a fait l’effet d’une bombe. Taxé de tous les maux – voyeur, pornographe, pédophile, junkie – Larry Clark a souvent eu maille à partir avec la censure. A plusieurs reprises, sa destinée artistique aurait pu s’arrêter. Net. Mais la force de son regard de moraliste, la reconnaissance dont il a fait l’objet, l’influence qu’il exerce auprès de Nan Goldin ou de Gus van Sant l’ont protégé contre vents et marées. Aujourd’hui âgé de 75 ans, prêt à continuer le combat – outre la présentation de deux inédits, il a deux films en projet – Larry Clark est un survivant. Rencontre express avec le réalisateur de Bully.

Quelle est votre définition du rebelle ?

Je n’en ai pas vraiment… Toute personne qui se rebelle se retourne contre l’establishment. Ce sont souvent des personnes qui sont désapprouvées par l’opinion publique. Je ne suis pas sûr que ceux qu’on désigne comme rebelles aient souhaité le devenir par volonté. Marlon Brando est un rebelle, par exemple.

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Quelles sont vos figures de référence en matière de rebelles ?

James Dean, Roger Maris – le fameux joueur de base ball des Yankees –, Audie Murphy également. Il y en a d’autres, sûrement. C’est une question vraiment drôle à laquelle je n’avais pas pensé !

Et vous, vous considérez-vous comme un rebelle ?

J’essaie de me comporter comme un rebelle, mais on me voit comme un sauvage.

Comment êtes-vous passé de la photographie au cinéma ?

Mon premier livre de photographies, Tulsa (1971), a été conçu comme un film. J’ai raconté une histoire visuellement, à travers mes photos. Et tout naturellement, je suis allé vers le cinéma. Miramax m’a donné 1,5 million de dollars pour faire Kids, mon premier film. Et j’en ai tourné une dizaine au total.

Continuez-vous de faire de la photo ?

Oui, mais je fais aussi de la peinture désormais. J’ai exposé cet hiver à la galerie Hus et la galerie Antoine. J’aime ça !

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Comment travailler avec des directeurs de la photographie quand on l’est soi-même ?

Ca peut être difficile, si on essaye de leur apprendre certaines manières de faire. Ed est un des meilleurs directeurs de la photographie au monde. Il n’y a eu aucun problème. Sur Marfa Girl, j’ai travaillé avec David Newbert, un excellent directeur de la photographie. Etre soi-même photographe aide dans la réalisation de films, car je sais où placer la caméra et dire précisément ce que je souhaite à mon DP. Certains réalisateurs n’ont pas de vision ou de sens artistique, alors que c’est naturel pour moi.

Pourquoi n’avez-vous pas exercé cette fonction sur vos propres films ?

Trop difficile d’être à la fois réalisateur et directeur de la photographie ! Diriger, c’est bien assez pour moi.

Vos thèmes de prédilection tournent autour des jeunes, des relations avec les adultes, leur manière de vivre entre eux. D’où vous vient cette passion ?

Je n’ai pas eu une enfance heureuse. Et les amis que j’ai photographiés dans Tulsa vivaient entre eux, sur le même territoire. Ce qui m’intéresse, c’est de voir si ce qui se passe avec une génération se reproduit de génération en génération.

Comment réagissiez-vous aux différentes formes de censure qu’ont pu subir Kids ou Ken Park ?

Je demande à avoir le final cut. Donc, “you get what you get, you know !” Je ne suis pas très bon pour faire de l’argent. Je ne suis bon que pour faire mon travail.

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Kids pourrait-il être tourné aujourd’hui ?

Non. L’ambiance est vraiment différente.

Marfa Girl a été distribué directement via votre site.

Oui, je l’ai mis en accès libre un moment, via mon site web. Marfa Girl 2, également, mais il sera aussi distribué en salles. Vous pourrez voir Marfa Girl 2, en avant-première mondiale à Saint-Denis. Mais maintenant, tout le monde regarde des films via son smartphone.

Vous présentez une version director’s cut de Smell of Us. Quelles sont les différences avec la version initiale ?

J’y joue différents rôles, comme dans la version initiale, mais j’interviens également en tant que Larry Clark dans la version director’s cut. De mon point de vue, c’est un bien meilleur film dans cette dernière version.

Vous avez dit dans une interview que “le problème en art, c’est que les cinéastes pensent en cinéastes, les photographes en photographes. Moi j’essaie de penser artiste”. Que vouliez-vous dire par là ?

Il n’y a pas de règles ou de recette pour réussir dans une forme artistique. On est censé suivre certaines règles pour faire du cinéma, mais je n’ai jamais essayé de les suivre à tout prix – à part mes propres règles.

Parmi vos long-métrages, quels sont ceux que vous préférez ?

J’aime beaucoup Wassup Rockers. J’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. C’est quasiment un feelgood movie. Je l’avais écrit il y a longtemps.

Quel regard portez-vous sur vos films, de Kids à Marfa Girl 2 ?

Je suis très heureux du parcours accompli. De toute manière, si je ne travaille pas, je déprime ! Qu’on me laisse travailler, faire un film, des photos, de la peinture, et je serai très heureux !

Avez-vous d’autres projets, notamment en France ?

Je vais peut-être y tourner mon prochain film, Five Women. Et également Marfa Girl 3Why not ? It would be very funny !

Rétrospective Larry Clark à L’Ecran Saint-Denis, jusqu’au 13 février. Master class Larry Clark lundi 12 février à 19h00. Programme et réservations ici 

Photos Samuel Berrebi. Tous droits réservés.