L’ENFANCE D’IVAN

lenfancedivan-br-rectoversoL’intrigue

Orphelin depuis l’assassinat de sa famille par les nazis, le jeune Ivan n’a plus qu’un but, se venger. Recueilli par un régiment de l’armée russe, il devient éclaireur et se faufile entre les barbelés des premières lignes allemandes jusqu’au jour où, contre l’avis de ses supérieurs,  il accepte une dernière mission périlleuse…
L’histoire d’Ivan est simple et belle. C’est le premier long métrage de Tarkovski, et déjà un coup de maître récompensé dans des festivals prestigieux. Une histoire magnifique et poignante sur un enfant qui fait face à la souffrance pour mieux défier la mort.


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L’Enfant sauvage


Les yeux écarquillés du jeune Nikolaï Burliaïev traversent une toile d’araignée qui encage son visage poupin. Tandis que la tête blonde attirée par le hors-champ sort du cadre, la caméra s’élève en suivant scrupuleusement la ligne tracée par le conifère qui limitait le premier tiers à droite de l’écran, jusqu’à le scinder en son milieu. L’ascension lente et inexorable s’arrête néanmoins à la cime de l’arbre, alors que la silhouette du garçon réapparait libérée de sa prison arachnéenne. Mais tout ceci n’est qu’un rêve, n’est-ce pas ?

ivans-childhood-review.jpgEn un seul plan, son premier plan de son premier long-métrage, Andreï Tarkovski parvient à résumer aussi bien son film que son propre parcours, rendu compliqué avec l’accomplissement de celui-ci. Il est facile a posteriori de catégoriser L’Enfance d’Ivan comme tenant déjà en lui tout ce qui traversera la filmographie du cinéaste russe. Or, tel cet enfant qui réussit à s’échapper de l’image pour y revenir délivré, comment ce réalisateur trentenaire a-t-il pu suffisamment émanciper sa poésie naissante face à la machine artistique de l’Union soviétique qui vantait les seuls mérites du réalisme socialiste ? Tarkovski négociait déjà sa liberté de ton sur ce projet abandonné en cours de route : l’adaptation du roman de Vladimir Bogomolov par Eduard Abalov était une telle déroute, que les bons et loyaux services d’un réalisateur fraichement diplômé furent nécessaires. Sans jamais consulter ces séquences filmées jugées décevantes, Andreï Tarkovski réécrit lui-même le scénario, imposa son équipe et retourna l’intégralité du film avec la moitié restante de budget initial.

Ivan n’est plus un enfant, ni encore un adulte. Seulement un être dont le corps et l’esprit ont été détruits par la guerre.

Par quel miracle le futur cinéaste de Solaris a-t-il pu s’émanciper du cahier des charges requis pour cette commande ? Oui, une commande aussi bien artistique qu’idéologique, où le sens du devoir et du sacrifice doit paraître inné chez ses personnages. Chacun d’entre eux doit évidemment présenter une image irréprochable et un amour incommensurable pour l’Union soviétique, en reconquête de son territoire grignoté par l’opération Barbarossa de l’Allemagne nazie. Rien ne semblait cependant nous orienter vers un film sur la Seconde Guerre mondiale avec ces premières images d’un jeune garçon gambadant au milieu des prairies ensoleillées, auprès de sa mère aimante. Car dans le réalisme socialiste, l’onirisme n’a pas sa place. Les rêves n’ont rien de réel. Mais Tarkovski inclura, quoi qu’il arrive, ceux d’Ivan à sa relecture et voici que sa caméra s’envole avec le jeune acteur au milieu des branches, puis le dépose délicatement sur le plancher des vaches. Mais l’insouciance de ces beaux rêves mourra subitement à chaque réveil.

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L’Enfance d’Ivan n’a effectivement rien du film de propagande qui présente avec sa suffisance habituelle de magnifiques enfants au sourire étincelant et qui apportent leur aide modeste à la réussite et la gloire du petit père des peuples. Nikolaï Burliaïev incarne ici un jeune homme au corps décharné, anguleux et noirci par les conditions difficiles d’éclaireur pour les troupes russes. Loin des charmes de la campagne idéalisée de son enfance insouciante à jamais disparue, son quotidien est fait de boue, de vase et de peur, à moitié englouti dans les marécages de la rive d’en face, où se positionnent les soldats allemands. L’enfance pour Ivan se résume à la guerre. Une guerre qui n’est plus un jeu, un but ou au cauchemar auquel il faudrait échapper. Elle est sa réalité quotidienne, qui vient se percuter aussi bien à la réminiscence de ses rêveries ou de ses cauchemars éveillés, qu’à la bienveillance maladroite mais naturelle du jeune fantassin Galtsev (Evgueni Jarikov) terré dans son bunker. Quand il n’obéit pas, Ivan donne des ordres. Mué par la vengeance, l’engagement de ce gamin traumatisé est infaillible, ne représentant plus que sa seule perspective d’avenir. Rien de glorieux ou d’idéaliste. Ivan n’est plus un enfant, ni encore un adulte. Seulement un être dont le corps et l’esprit ont été détruits par la guerre.

Lorsqu’il ne s’agit pas de ceux dissimulés sous les uniformes, le décor lui-même n’est plus rien. Des ruines à perte de vue. Remporter la victoire sur un monde réduit à néant, la guerre semble perdue pour tous, quelle que soit l’issue. Le noir et blanc de la photographie extraordinaire de Vadim Ioussov dessine avec une précision chirurgicale chaque ombre et chaque roche (une vision fascinante à mettre également au crédit de la copie restaurée du long-métrage). La mort n’a rien de grandiose ou d’épique. Elle ne fait que hanter ces lieux désolés, avec ces cadavres laissés comme des encombrants ou des trophées bons à dissuader l’adversaire. Même l’amour n’existe que par la fuite et l’esquive. Les gestes d’affection les plus simples et timides sont supplantés par une étreinte forcée, consentie pour tromper le funeste destin d’un monde qui s’effondre. L’épilogue parasité par la présence (requise) d’images d’archives de la prise de Berlin en 1945, suivra autant la volonté inflexible de Tarkovski de s’émanciper de l’œuvre originale. Il laissera au soin de la poésie des rêves la conclusion terrible L’Enfance d’Ivan.

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Andreï Tarkovski considéra-t-il alors comme une bonne ou une mauvaise nouvelle, la distinction du Lion d’or à Venise pour son premier film ? Tout dépend du côté du rideau de fer depuis lequel on se trouve. Car si le jury de la Mostra avait su reconnaître son talent en devenir, cette distinction venue de l’Occident parut suspecte aux yeux (jaloux) de ses pairs et pères. En plus d’avoir transgressé à sa manière les multiples règles idéologiques inculquées aux artistes soviétiques de son époque, l’onirisme atemporel de ce premier plan de son premier film, l’image de cet enfant sauvage s’évadant de cette toile d’araignée, préfigurait au futur exil du cinéaste incontrôlable vingt ans plus tard, loin de l’URSS. Mais tout cela n’est plus qu’un rêve maintenant, n’est-ce pas ?

L’Enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski est disponible en version restaurée dans le coffret Blu-ray intégrale édité par Potemkine Film, en partenariat avec Agnès B. Disponible en avance à la boutique Potemkine – sortie le 30 janvier.