Alain Delon, ange et voyou

delon ange et voyouVincent Quivy, écrivain et journaliste, a publié aux éditions du Seuil en octobre dernier une biographie consacrée à l’une des figures majeures du cinéma français, Alain Delon. Enorme travail réalisé sans l’assentiment de l’acteur – d’où l’absence de photos, de témoignages ou de propos de l’interprète du Guépard et du Samouraï. Au moment même où ce dernier reprend la parole dans Paris Match dans un numéro spécial que le magazine lui consacre à l’occasion des 60 ans de sa carrière, rencontre avec Vincent Quivy pour évoquer la genèse de son ouvrage, ses intentions, ses partis pris méthodologiques. Et son regard sur la carrière de l’acteur et la trajectoire de l’homme Alain Delon.


Quelle est la genèse du projet ?

Le projet est né après la biographie de Jean-Louis Trintignant que j’ai écrite courant 2015. Patrick Rotman, mon éditeur, après l’avoir lue, m’a proposé de m’intéresser à Alain Delon parce qu’il trouvait que le personnage méritait une bio fouillée.

Pourquoi Delon ? Qu’est-ce qui vous intéressait dans le cas Delon ?

Delon m’intéressait à plusieurs titres : c’est un acteur qui a joué pour des réalisateurs pour lesquels j’ai beaucoup d’admiration (Visconti, Antonioni, Zurlini…) ; c’est un homme qui (comme Trintignant) a traversé plusieurs époques et permettait de raconter l’histoire en général et celle du cinéma en particulier ; enfin le personnage m’intriguait par son ambiguïté, ses mystères, son côté noir.

« Le personnage m’intriguait par son ambiguïté, ses mystères, son côté noir. »

Combien de temps ont pris vos recherches d’archives ? Il y a un nombre impressionnant de notes et de références…

J’ai, dès le départ, fait le choix de travailler sur les archives (journaux et documents audiovisuels) ce qui m’a demandé effectivement beaucoup de temps. Rien que de visionner et lire les interviews de Delon depuis ses débuts m’a pris un temps fou. Il y en a à n’en plus finir. La rédaction m’a pris aussi quelques mois… Il me semble important de travailler autant la forme que le fond, je veux que les lecteurs en aient pour leur argent. S’il y a beaucoup de notes, c’est que je me suis appuyé sur beaucoup d’archives mais aussi que, me méfiant du côté procédurier de Delon, il était important de les référencer précisément.

Plutôt que détruire un mythe, peut-on dire de votre ouvrage qu’il vise à déconstruire patiemment un mythe / une histoire que s’est forgée l’acteur au fil du temps, notamment à travers la presse et les médias ?

Oui, un des éléments qui m’intéressaient chez Delon, c’est la façon dont l’histoire de sa vie est devenue une construction romanesque. Dès ses débuts, grâce à des journalistes avisés, il a compris que le succès dépendait pour une bonne part de la façon dont il pouvait se faire valoir dans les médias. J’ai voulu montrer précisément comment, en parallèle de ses rôles, Delon a construit lui-même sa légende.

Pourquoi ne trouve-t-on pas d’interviews de témoins de sa carrière ? C’est un parti pris ?

C’est un parti pris. Mais j’apporterais une nuance : on trouve dans le livre de nombreuses interviews de témoins tirées des archives. Quand je faisais de la recherche historique, j’ai beaucoup travaillé sur l’utilisation des témoignages et j’ai appris à m’en méfier. L’idée ici était d’étudier la vie de Delon au fil de du temps et non pas après coup. Les gens qui parlent aujourd’hui du Delon d’hier ont souvent le regard déformé par les années et les événements. Sans parler des aléas de la mémoire et la crainte du personnage. Michel Ciment parle très justement d’ « illusions rétrospectives » et de « déclarations de circonstance ». J’ai préféré retrouver les témoignages d’époque. J’ai aussi beaucoup utilisé les souvenirs écrits, les Mémoires publiés, dans lesquels les témoins se montrent beaucoup plus libres et sincères que dans les interviews convenus ou promotionnels.

Avez-vous demandé ou reçu une forme de coopération de la part d’Alain Delon ? Pourquoi ?

Mon éditeur m’a averti d’entrée que si je voulais écrire librement sur Alain Delon, je devais me passer de sa coopération. Elle aurait impliqué de me soumettre à sa vision de lui-même avec laquelle justement je voulais prendre de la distance. De mon côté, compte tenu de mon parti pris, je souhaitais, comme pour les autres témoins, m’appuyer sur les (très très) nombreuses interviews qu’il a données depuis ses débuts plutôt que de me baser sur sa vision forcément restreinte et déformée d’aujourd’hui. Il est amusant de voir du reste, au fil des interviews, à quel point son regard et même ses souvenirs changent…

« Ce qui m’a beaucoup intéressé chez Delon, c’est qu’il est l’opposé de Trintignant. »

Vous le montrez comme quelqu’un de peu sympathique, seul, un peu aigri. Quelle est votre appréciation sur l’acteur ?

Ce qui m’a beaucoup intéressé chez Delon, c’est qu’il est l’opposé de Trintignant. Trintignant est un acteur qui se définit avant tout comme un comédien. Pour lui, jouer, c’est créer. Delon au contraire est un instinctif qui ne réfléchit pas et se définit comme un acteur de cinéma, un interprète qui se limite à réciter des textes. C’est du coup quelqu’un qui a besoin d’être dirigé avec précision et autorité, et tant qu’il l’a bien été, il a été prodigieux. Quand il a décidé de s’affranchir de toute direction, il a été moins bon.

Et sur l’homme Alain Delon ?

Je pense que, comme il l’a dit lui-même, c’est quelqu’un qui, devenu star très jeune, a eu du mal à se construire et… à se comprendre. Au départ, c’est un adolescent livré à lui-même, sorti très tôt et sans beaucoup d’acquis du système scolaire, quelqu’un qui n’avait pas les clés pour affronter cette énorme lessiveuse qu’est la gloire. Contrairement à l’image d’autorité et d’assurance qu’il donne, je crois que c’est un homme qui s’est beaucoup cherché, était très influençable et toujours en quête d’une figure paternelle, de quelqu’un pour le guider, en quelque sorte.

A quoi tient son besoin d’édifier sa propre statue (proximité avec journalistes de Ciné Monde ou Jours de France, régulièrement dans les pages de Paris Match) ?

C’est dû, il me semble, avant tout à sa volonté de réussir. Très tôt, ses mentors, le journaliste Georges Beaume et l’avocat René Moatti, l’ont convaincu qu’une carrière d’acteur était très aléatoire et pouvait être éphémère. À ses débuts, à la fin des années 50, le cinéma français usait beaucoup de jeunes premiers qui disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus. S’il voulait durer, Delon ne devait pas se contenter de faire l’acteur, il devait devenir une vedette, exister dans les médias, faire parler de lui en dehors des plateaux. Ce sont des éléments que Beaume connaissait parfaitement et que Delon, grâce à lui, a maîtrisés et adoptés très rapidement. À ce côté pragmatique, s’ajoute bien évidemment le côté narcissique, c’est-à-dire le plaisir qu’il a eu de se regarder dans le miroir déformant des médias (bigger than life).

Vous consacrez plusieurs chapitres à l’affaire Markovic. En quoi a-t-elle constitué une bascule dans sa vie,c’ voire sa carrière ?

Elle constitue une fracture pour Delon d’abord parce qu’elle touche à son cercle intime. Markovic était un très proche, le seul ami à vivre chez lui en permanence. De plus, sa mort concerne d’autres intimes de Delon, comme si sa disparition s’était jouée dans l’entourage immédiat de l’acteur : le principal suspect est François Marcantoni, un autre intime, qui se vantait de régler les problèmes que, disait-il, Delon ne manquait pas de se créer. C’est par Delon que Marcantoni et Markovic se sont connus. L’affaire intervient alors que Delon est au faîte de sa gloire et mène sa vie comme il l’entend. Il fréquente les voyous, aime les lieux de la nuit, est mêlé à quelques bagarres. Quand Delon a accueilli Markovic, il sortait de prison, recommandé par un autre intime qui s’était suicidé après avoir tué la femme de l’acteur Mickey Rooney. L’affaire Markovic met en lumière les fréquentations de Delon, tous ses secrets sont soudain sur la place publique et les médias se font inquisiteurs, procureurs, dénonciateurs. Quand une immense star est mêlée à une affaire comme celle-là, la tempête médiatique est quasiment irrationnelle. Il n’y a qu’à lire le portrait au vitriol (et foncièrement diffamatoire) publié à l’époque par Paris Match, pourtant très complaisant jusque-là, pour comprendre la virulence des attaques subies par Delon. Il en sortira très aigri. À partir de là, c’est un homme blessé, par les attaques mais aussi, je pense, par un sentiment de culpabilité : il s’était fâché avec Markovic peu avant sa mort. Sa carrière n’en souffrira pas car pour fuir ses ennuis, il tourne sans arrêt. Le travail l’aide à surnager.

Malgré l’affaire Markovic, ses déclarations politiques, ses soutiens à géométrie variable, comment expliquer sa longévité médiatique ?

Je crois que Delon est une star populaire dans le sens où il apparaît comme un personnage dans lequel beaucoup peuvent se reconnaître ou reconnaître une personne familière. Il a souvent déclaré qu’une star était un être rare, inaccessible et enfermé dans ses mystères, à l’image des grandes vedettes d’Hollywood des années 30. Mais, en réalité, il n’a jamais ressemblé à ça. Il s’est toujours beaucoup livré, a été présent à la télé, notamment dans les émissions populaires, type Miss France, Tour de France, Téléthon, etc. On l’a vu chez Fogiel comme chez Anne Sinclair, il aime donner son avis sur tout, il représente un type de Français, râleur mais sincère, auquel beaucoup s’identifient. Il est admiré par ceux qui apprécient le côté franc et franchouillard du personnage. De plus, il ne faut pas oublier sa carrière et son charme qui, même s’ils sont passés, comptent beaucoup dans le regard qu’on lui porte.

« Son but a été d’atteindre les sommets puis de s’y maintenir. »

Alain Delon à l’ère des réseaux sociaux : qu’en aurait-il fait ?

Quand on se penche sur la carrière de Delon, on peut dire qu’il a su les utiliser dès les années… 50. Simplement à cette époque-là les réseaux sociaux ne s’appelaient pas Facebook, Twitter ou Instagram mais La Pergola, L’Élysée-Matignon ou Ciné-monde, c’est-à-dire des lieux et des médias qu’il fallait fréquenter, où il fallait être vu pour faire parler de soi. Les apprentis acteurs se faisaient photographier avec les stars (les ancêtres des selfies), les pages « instantanées » des magazines racontaient leurs soirées, les relations qu’ils se faisaient dans le milieu ressemblaient aux amis « Facebook »… La réussite de Delon repose en partie sur sa capacité à avoir su utiliser tous ces outils. Nul doute que s’il débutait aujourd’hui, il s’adapterait à leur forme actuelle.

Pourquoi son déclin artistique à partir de la fin des années 80 ?

Peut-être parce que le côté purement artistique n’a jamais été l’essentiel pour lui. C’est là encore ce qui le différencie d’un Trintignant. Delon n’est pas devenu acteur par vocation. Il n’a pas hanté les cours ou les coulisses des théâtres dans sa jeunesse. Ce qui l’attirait, ce n’était pas le métier de comédien mais le vedettariat. Sa carrière s’est essentiellement faite en fonction de ça. Son but a été d’atteindre les sommets puis de s’y maintenir. S’il a souvent revendiqué son statut de star, il a, en revanche, toujours réfuté le statut de comédien. Dans les années 80, à l’abord de la cinquantaine, il craint plus que jamais de voir s’échapper le succès. Pour le maintenir, il cherche avant tout à donner au public ce qu’il pense que le public attend de lui. Ça donne des films stéréotypés qui lui assurent un certain succès et qui, aussi, le rassurent : il se dessine un personnage viril et séduisant qui le convainc qu’il est toujours viril et séduisant.

En quoi votre travail sur Alain Delon est-il une autre facette/le prolongement de celui que vous aviez entrepris à propos de Jean-Louis Trintignant ?

J’ai envisagé mon travail sur Delon comme le versant opposé, comme si je gravissais un sommet par l’autre face ! Pour moi, l’un et l’autre représentent deux types d’acteurs et d’hommes complètement différents. Tout les oppose : leur vocation, leur perception du métier, de la carrière, leur attitude, leurs origines, leurs goûts, leurs valeurs, leur vie ! Trintignant est un comédien mu, comme beaucoup, par une fêlure intérieure, un besoin de jouer, de se glisser dans les habits d’un autre. C’est un homme qui peut parler de son travail avec une richesse et une finesse incroyables. Je me souviens encore d’interviews où il expliquait qu’il avait tellement ruminé, intériorisé, s’était approprié Hamlet, que quand il récitait le texte, il avait l’impression de l’inventer. C’est un être très profond. Delon est, au contraire, un instinctif, un hâbleur, toujours dans l’action, refusant la réflexion et l’introspection. Trintignant a toujours su mettre une barrière entre sa vie et son métier, Delon a eu du mal à séparer les deux parce qu’il n’aime pas être autre chose que la star Delon. Trintignant peut passer des semaines à lire des poésies, seul, loin de tous et surtout loin de Paris. Delon n’aime pas lire et n’a jamais apprécié la vie hors des projecteurs.

« Zurlini (…) est un des rares à avoir réussi à filmer Delon dans un contre-emploi sans rogner sa crédibilité »

Quels sont les films avec Alain Delon que vous préférez ? Etes-vous plutôt Delon ou Belmondo ?

Je suis peut-être plus Delon que Belmondo mais j’aime le Belmondo du Doulos ou de Classes tous risques. C’est toujours difficile de faire un choix. Surtout que, à revoir les vieux films, on découvre que certains ont moins bien vieilli que d’autres. Ou peut-être est-ce nous qui avons changé ? J’ai été déçu par Rocco et Plein Soleil, dont je gardais un grand souvenir. Mon préféré est Le guépard, de Visconti d’après le formidable livre de Tomasi di Lampedusa, et je trouve que Delon n’a jamais été meilleur que dans ce film. Son personnage évolue constamment : du jeune chien fou du début au froid calculateur de la fin. Il y est aristocratique, incandescent et plein de fougue. Lancaster est formidable et tous les seconds rôles sont particulièrement soignés. J’aime aussi beaucoup M. Klein de Losey, où Delon, à l’inverse, est mutique. Tout comme dans Le Cercle Rouge, de Melville, le meilleur de Melville pour moi, moins maniéré que Le Samouraï, plus riche. J’ai aussi une tendresse particulière pour La prima notte di quiete, (Le professeur). Zurlini, un cinéaste qu’il faut redécouvrir, est un des rares à avoir réussi à filmer Delon dans un contre-emploi sans rogner sa crédibilité, ce que, de mon point de vue, ni Blier (Notre histoire) ni Niermans (Le retour de Casanova) n’ont réussi à faire. Enfin, je rajouterais, comme un post-scriptum, Flic Story de Deray pour la confrontation qu’il offre entre l’acteur Delon et le comédien Trintignant…

Au final, de quoi Alain Delon est-il le nom ?

D’un parfum, je crois… Plus sérieusement : d’une page à la fois incontournable et anecdotique de notre histoire.

 

Vincent Quivy, Alain Delon, ange et voyou, éditions du Seuil, novembre 2017