2017 et les rêves perdus

Hasard ou non, coïncidence avec la création de Revus et Corrigés, 2017 est une année qui – encore davantage qu’une autre – a questionné le rapport à un passé, tantôt protecteur, fantasmé, tantôt tabou, avec lequel il faut composer pour avancer. C’est le centre de gravité de Carré 35 d’Eric Caravaca, où une famille entière tourne en rond, bloquée par les mensonges du passé (« it’s all about memories », tagué sur un mur) ; c’est évidemment le retour de Rick Deckard dans Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, confronté à une Rachael factice, inapte à émuler son souvenir amoureux passé (« Ses yeux étaient verts ») ; c’est évidemment We Blew It de Jean-Baptiste Thoret, qui voit toute une génération de la contre-culture vriller inconsciemment (encore que…) dans l’Amérique trumpiste, perdue dans ses rêves de grandeur passée. Même Star Wars : Les Derniers Jedi, succédant au nostalgique Réveil de la Force, évoque un passé condamné à être émulé et répété s’il n’est pas digéré une ultime fois.

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Les prêtres jésuites du XVIIème siècle de Silence, de Martin Scorsese, dans leur mission évangéliste au Japon, préfigurent un expansionnisme colonial et un absolutisme religieux ne manque pas de résonance dans notre contemporain. Les gamins de la Wehrmacht des Oubliés de Martin Zandvliet doivent eux aussi payer pour les crimes de leurs aînés, et deviennent esclaves d’un cycle qui entretient le trauma et la vendetta à échelle internationale. C’est l’aventure du héros (bien malgré lui) d’Une journée dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee, immersion étourdissante dans un trauma contemporain, confirmation de la fin des idéaux américains, dont les séquelles n’ont pas encore été entièrement mesurées. Ce sont les colons d’Alien: Covenant de Ridley Scott, qui fantasment de Nouveau Monde, et qui pourtant ne font que transposer l’attitude et les méfaits qu’ils ont fuis – à leur tour d’en payer le prix fort.

Est-ce une année de fantômes ? Évidemment, avec Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin, et sa résurrection problématique, entrant en collision avec un présent qui avait pris une autre direction. Ou alors, pour les fantômes des victimes de l’arme atomique de Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi, miroir plus récent de Gen d’Hiroshima (1983). Sans parler de ceux, plus insidieux, qui hantent Le Crime de l’Orient-Express de Kenneth Branagh ou ceux qui, d’une certaine manière, se révèlent jusqu’au plan physique dans Split de M. Night Shyamalan, eux qui aussi, sont nés d’un trauma. Et puis il y a peut-être le grand fantôme du XXème siècle, celui de John Kennedy, qui ronge les murs d’une Maison Blanche vidée dans Jackie de Pablo Larraín, celui dont en 2017, on a toujours pas fini de ressasser les 26 secondes du film amateur d’Abraham Zapruder, chef-d’œuvre morbide de « cinéma » tourné par inadvertance le 22 novembre 1963. Il y a dans We Blew It un américain, prisonnier d’un autre temps avec son stand à Dallas, dont toute la vie n’a désormais de sens pour cette date, pour comprendre, enfin, ce qu’il s’est vraiment passé.

war for the planet

A chacun désormais de penser à de meilleurs lendemains, par une communauté soudée et indivisible selon Peter Berg dans le hélas très oublié Traque à Boston, ou, plus évidemment, par un grand recommencement, comme celui du peuple de César dans La Planète des Singes : Suprématie de Matt Reeves, venant retrouver leur Eden perdu qui, cette fois-ci on l’espère, ne préfigure pas une chute à venir. Ces bâtisseurs ont l’avantage d’un passé pour les épauler et leur donner des directions à éviter. Encore que, les apparences de réconciliation sont éventuellement bien trompeuses, et le jeune photographe de Get Out, de Jordan Peele, peut tout à fait en témoigner.

Mais le passé, justement, c’est un peu notre affaire. Cependant, quand bien même il est tentant de scander que le cinéma est mort en 1927, il nous tient davantage à cœur de faire communiquer les époques et de briser les cloisons inutiles. Heureusement, nous allons encore au cinéma ! Ainsi, faisons cohabiter les tops, sempiternel (mais sympathique) exercice de fin d’année auquel il était difficile de résister. Cinq sorties et cinq ressorties marquantes de l’année 2017, par les rédacteurs de Revus et Corrigés. L’année a par ailleurs été richissime en termes de ressorties, forcément par les remises en avant d’Henri-Georges Clouzot (Le Salaire de la Peur, Les Diaboliques…), d’Andreï Tarkovski (Stalker, Le Miroir…) ou d’Alfred Hitchcock (La Maison du docteur Edwards, Rebecca…), mais aussi par les pépites redécouvertes comme Miracle Mile de Steve De Jarnatt, Utu de Geoff Murphy ou Le Roi de cœur de Philippe de Broca.

    Top 5 des sorties de 2017                    |                   Top 5 des ressorties de 2017

C’est aussi l’occasion, à tous, à ceux qui nous lisent déjà, à ceux qui nous soutiennent, nous encouragent, nous conseillent, de vous souhaiter une excellente année 2018, faite des grands et petits films, de classiques et d’inconnus, de découvertes et redécouvertes, et surtout, de partage, de partage, de partage.

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