LE MIROIR

le miroir afficheL’intrigue

Aliocha, un cinéaste de 40 ans, tombe gravement malade. Il se remémore alors son passé et rassemble les souvenirs qui ont marqués son existence : la maison de son enfance, sa mère attendant le retour improbable de son mari, les poèmes de son père, sa femme et son fils qu’il n’a plus vus depuis longtemps, le tumulte de la Seconde Guerre Mondiale…
« Les destins de deux générations se superposent par la rencontre de la réalité et des souvenirs : celui de mon père dont on entend les poèmes dans le film et le mien. » Andreï Tarkovski.  De ce film, l’un des plus beaux du cinéaste qui livre là toute son âme, surgit une folle émotion engendrée par l’afflux désordonné des souvenirs.


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Les rêves perdus


Au sein de la filmographie d’Andreï Tarkovski, Le Miroir occupe une place particulière. Coincé entre les deux mastodontes que sont Solaris (le 2001, l’Odyssée de l’Espace soviétique) et Stalker (Prix du Jury à Cannes en 1980 et son film le plus réputé aujourd’hui), Le Miroir est une œuvre instable dans laquelle s’entrechoque une beauté formelle foudroyante et une narration nébuleuse tant son contenu est riche et dense. Il s’agit d’un métrage-tiroir monumental, une forme de film-somme qui condense les thèmes et obsessions de son auteur (la mort bien sûr mais aussi la religion, la politique, le surnaturel) enrichi par son aspect autobiographique mais aussi un film-monde dans lequel se recoupe tous les arts.

La première demi-heure du Miroir est une pure démonstration de cinéma et une leçon de mise en scène pendant laquelle Tarkovski décortique et réinvente toute la grammaire visuelle et sonore propre au 7ème art. Dans ce qui semble être un unique mouvement d’une fluidité grandiose, le film passe de la couleur au noir & blanc, du flash-back au flash-forward, des images d’archives aux prises de vues fictionnelles, des dialogues à la voix-off. Tous ces outils sont mis au service d’une pureté du regard sur le monde retraçant la vie d’Aliocha, double de Tarkovski donc, à l’article de la mort.

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Dans ce grand désordre organisé, le cinéaste n’est pas dans une simple démarche de perfection esthétique (bien que celle-ci soit réelle, comme en témoignent ces ralentis dans l’imprimerie, les jeux de reflets, l’attention aux éléments tel le vent, la scène de l’incendie ou la lévitation comme pure vision mystique) mais dans une quête d’un absolu, d’une compréhension du fondement même de la nature humaine. S’il ne cesse de jongler entre un réalisme halluciné et le surnaturel abstrait, Tarkovski est au fond un cinéaste du réel qui parvient à se détacher de toute notion d’espace, de temporalité ou d’enjeux car il ne s’intéresse qu’au questionnement. Au rythme de travellings lancinants, Tarkovski cherche la voix, le geste, l’image juste pour se raconter et narrer son monde, ce qui l’entoure. Le Miroir est un film qui s’interroge perpétuellement à la fois sur sa propre matière, comment une œuvre peut raconter une vie ? De mille façons bien sûr, Tarkovski, dès son quatrième long-métrage – il n’en fera que sept, se livre à une autobiographie comme nulle autre dans laquelle la vie d’un auteur ne passerait pas par la narration mais par des visions intimes déconnectées les unes des autres surgissant de manière aléatoire, au film d’une mémoire qui vadrouille… Cette incessante digression illuminée par la croyance de son auteur transcende les frontières individuelles pour faire figurer à l’écran tout un monde. Ici, l’infiniment petit rencontre l’infiniment grand tout comme la mémoire personnelle du cinéaste rencontre l’Histoire d’un pays voire d’une humanité toute entière.

Au delà du lyrisme pastoral, il y a une poésie brute, politique, transcendantale qui est la résultante d’une foi pure dans les images et les sons comme vecteurs de sa vision singulière sur une entièreté, un monde complexe pétri de contradictions.

le miroir 2L’autre chantier du film est justement cette réflexion sur l’existence de la manière la plus universelle possible. Le Miroir est une œuvre en quête permanente de justesse (se référer une nouvelle fois fois à cette course fiévreuse dans l’imprimerie pour traquer une erreur) et dans un jusqu’au boutisme absolu, Tarkovski élargit son champ de vision (on pourrait tout aussi bien dire d’étude ou de rêverie) de l’intime à la globalité. Au delà du lyrisme pastoral, il y a une poésie brute, politique, transcendantale qui est la résultante d’une foi pure dans les images et les sons comme vecteurs de sa vision singulière sur une entièreté, un monde complexe pétri de contradictions. Dès lors, il faut bien faire appel à tous les arts et à toutes les formes cinématographiques pour en comprendre ne serait-ce qu’une infime proportion. C’est dans cette optique que Tarkovski emploie la fiction mais aussi le documentaire, l’expérimental, la photographie et surtout la référence à ses maîtres.

Ainsi sont convoqués Tchekhov et Dostoievski qui à travers leurs romans ou pièces de théâtre ont disséqué la société et les mœurs russes comme peu d’autres, Rousseau pour cette perpétuelle recherche d’un humanisme commun ainsi que les primitifs flamands comme Brueghel L’Ancien pour la peinture, dessinant lui aussi une forme de bestialité humaine à travers ces tableaux (en plus de la référence visuelle évidente). De même, on y croise aussi le père de Tarkovski à travers sa poésie narrée en voix-off renforçant un peu plus l’aspect autobiographique. Il existe donc dans Le Miroir une ambition folle de toucher à travers le cinéma une globalité artistique à même de pouvoir exprimer une vision du monde dont le point de vue est certes intime, mais dont la visée est universelle. C’est une œuvre remuante, soucieuse, transmettant l’intranquillité d’un auteur qui cle miroir 4herche à vivre par tous les moyens en allant vers l’ailleurs, à la fois l’impalpable et le trivial, mais surtout vers autrui pour faire face à la douleur (celle d’un cinéaste blessé, d’un monde polarisé à bout de souffle ?).

Le Miroir est un film dense, peut-être le plus illisible de Tarkovski, mais il s’agit d’une œuvre terriblement excitante dans sa manière d’articuler les mondes, de développer différentes strates de lecture et de déployer une mise en abîme vertigineuse. Il s’agit d’une autobiographie unique en son genre dans laquelle Tarkovski se fait voyant, visualisant une vie loin d’être arrivée à son terme regorgeant de visions fulgurantes et de traumas surréalistes.

Le Miroir d’Andreï Tarkovski est disponible en version restaurée dans le coffret Blu-ray intégrale édité par Potemkine Film, en partenariat avec Agnès B. Disponible en avance à la boutique Potemkine – sortie le 30 janvier.