Serge Bromberg nous a ouvert les nouvelles portes de Lobster/L.E. Diapason

C’est lors d’une après-midi froide et grisonnante que l’on nous a donné rendez-vous passage Beslay. À côté de la plaque affichant les logos de Lobster et de L.E. Diapason, la baie vitrée nous laisse entrevoir sous une vieille affiche de La Soupe au canard des Marx Brothers un lieu encore en pleins travaux. D’abord hésitants, nous nous décidons d’entrer afin d’enjamber les nombreux obstacles et de slalomer entre ouvriers occupés. Les bureaux déjà en place côtoient les découpes de planches et les coups de pinceau. Les membres de l’équipe Lobster participent également au chantier. Nous devons alors interrompre la course du plus sollicité d’entre eux : Serge Bromberg.

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D’un garage au « Taj Mahal »

Le bruit strident des scies électriques et le tumulte des coups de marteau s’arrêtent brusquement quand la double porte du grand auditorium se referme derrière nous. « C’est sûr qu’on va être plus tranquille ici » explique le maître des lieux, avant de nous retracer l’histoire de sa société (à lire ici dans notre entretien). La fermeture définitive des laboratoires d’Eclair à Epinay, où se situait l’entité L.E. Diapason consacrée uniquement à la restauration sonore, a changé la donne. Il fallait rapatrier ce département externe à la maison mère : « Lobster était à 300 mètres d’ici. C’était trois petites boutiques, côte à côte, dans lesquelles nous étions tous les uns sur les autres, car nous n’avions pas déménagé depuis 29 ans ! »

Après de longues recherches pour trouver l’espace idéal qui rassemblerait Lobster et L.E. Diapason, c’est dans un ancien garage pour réparer les voitures que se bâtirait « le Taj Mahal de la restauration ». L’endroit offrait alors un plateau nu de 600m2, avec une moitié présentant 4m de hauteur sous plafond et l’autre moitié de 2,5m. « On est arrivé là-dedans et on s’est dit : “est-ce qu’on est à la hauteur d’un truc pareil ?” Et de toute façon, se poser la question c’était y répondre. C’est le vieux truc de mai 68 : c’était impossible, mais comme ils ne le savaient pas, ils l’ont fait. » Le béton armé de la rampe descendante au niveau -1, et accessoirement porteur de l’immeuble au-dessus, a été scié en partie pour établir le plan horizontal où se situent l’accueil et les bureaux. « Tout ce que vous voyez là c’est tout neuf et complètement aux normes. »

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« Tout ça est parti de rien »

Réunissant toutes ses activités dans ce nouveau pôle unique en son genre, Lobster devait pouvoir continuer son travail de production audiovisuelle et de restauration de l’image et du son. Depuis le début du mois de juin, le déménagement ne devait pas interrompre l’activité de la vingtaine de techniciens que compte la société. Chaque année, celle-ci restaure l’image de quinze de ses films et une petite centaine pour la partie sonore. « Nous faisons le son des films en sous-traitance là où l’image est faite par Eclair, l’Immagine Rittrovata… Ces installations là, on ne les trouve pas ailleurs dans Paris », nous annonce fièrement Serge Bromberg. « Tout ça est parti de rien. »

Les trois postes de restauration image de l’ancienne adresse rue Lacharrière sont passés à six, le scanner son et le lecteur de piste magnétique les ont accompagné avec un scanner image qui va passer au 8K. Un nodal relie chacune des pièces. Ajoutez à cela une salle de projection et d’étalonnage 4K – dont les 13 sièges de cinéma commandés de longue date et le projecteur 35mm manquaient encore –, une cabine speak pour enregistrer les voix off et l’audiodescription, 4 salles de montage image, de quoi fabriquer les DVD et les deux auditoria de L.E. Diapason allant au 7.1. Conçu pour être aussi un studio d’enregistrement, « le grand auditorium est équipé pour la restauration sonore mais aussi pour le mixage cinéma et télévision et à côté nous avons un plus petit auditorium qui permet de faire de la synchronisation et des tas d’autres choses. »

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Un lieu rêvé par et pour des cinéphiles

Une fois Léon Rousseau de la restauration sonore derrière les commandes du grand auditorium, nous avons pu profiter des quelques morceaux choisis de Playtime, des Chasses du Comte Zaroff ou de La Reine Margot pour nous éclaircir les tympans. « Il y a un côté “ce n’est que du son” mais en fait non », nous rappelle le spécialiste, en nous passant un extrait des Demoiselles de Rochefort, avec son incroyable mixage d’époque sur 5 pistes magnétiques. La partie son ne coûte pas plus de 10% d’une restauration finale. « Par contre, en terme d’impact et de qualité, ça représente un bon 50% », souligne Serge Bromberg. « Ce n’est pas parce que c’est vieux que c’est pourri », ajoute Léon Rousseau sans mâcher ses mots et il suffit de quelques secondes du Quai des brumes pour vous convaincre que l’expérience du film de Marcel Carné n’est plus la même lorsque nous retrouvons l’essence originale de la piste sonore.

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« L’idée n’est pas du tout de devenir un espace de gigantisme, nous résume Serge Bromberg pour terminer la visite. Au contraire, Lobster a toujours été une petite société, une sorte d’atelier d’excellence. En plus de cela, on a cette image d’espace où il fait bon vivre et où on aime le cinéma. Donc l’idée c’est d’en faire un lieu de vie ». En effet, la lumineuse nef gravite naturellement autour d’un piano, demeurant sous la protection d’un drap jusqu’à l’inauguration. L’instrument sera à la disposition de qui voudra y jouer quelques notes pour le plaisir de ceux posés au bar ou admirant les affiches de collection disposées en hauteur. Serge Bromberg prévoit même sur ses murs de petites expositions temporaires d’objets rares du cinéma. « Quand on viendra ici, ce sera toujours différent, vivant, joyeux ».

Impossible de sortir du bâtiment sans une jolie anecdote : on croise une dernière fois Léon Rousseau, rapatriant, non sans précautions, l’affiche (originale) d’un certain A Bord du Miramar (Sailor, Beware!). Serge Bromberg s’empresse de préciser qu’il s’agit du premier film où Laurel et Hardy partagent l’affiche, bien que ce dernier n’y ait qu’un rôle secondaire, se retrouvant, avec un brin de hasard, déjà aux côtés de son futur et légendaire partenaire. Pas mal !

Propos recueillis par Alexis Hyaumet et Marc Moquin – Photos de Marc Moquin